La transmission d’une graphie millénaire

——Combien de temps faut-il pour maîtriser un style de calligraphie ?

HONDA  On m’a dit, une fois, qu’il fallait vingt ans. C’était en 1988, à Bagdad en Irak ; j’étais invité à un festival de calligraphie arabe auquel participaient 188 calligraphes et chercheurs du monde entier. J’avais fait de la calligraphie pendant quatre ans au Moyen-Orient, et j’avais continué après mon retour au Japon aussi, et, à l’époque, des entreprises et des ambassades me confiaient certains travaux, je commençais à être reconnu en tant que calligraphe. Pour un Japonais, j’étais plutôt bon et il me semblait que mes calligraphies étaient réussies, mais l’un des plus grands calligraphes, rencontré là-bas, m’a dit « vous ne respectez pas les codes, ça ne va pas du tout ».

Corrections apportées par maître Çelebi. Le nombre de points dans les caractères détermine la forme de la courbe.

Alors, il m’a présenté le calligraphe turc Hasan Çelebi, auquel j’ai demandé de corriger mes calligraphies, nous correspondions par la poste. Au début, mes feuillets me revenaient couverts de corrections en rouge. C’est au bout de dix ans, en 1998, qu’il m’a écrit « bravo » pour la première fois. Deux ans plus tard, maître Çelebi m’a remis ma licence de calligraphie arabe.

Ce style d’écriture, développé pendant mille ans, requiert un niveau technique élevé. C’est un art qui se transmet de maître à disciple. Les caractères arabes calligraphiés par de vrais professionnels possèdent tous la même beauté. La race ou la nationalité n’ont rien à y voir. C’est très rare, même au niveau mondial. Parmi les autres créations humaines, la musique est un art proche de la calligraphie. Les sons, en fonction de la façon dont on les associe ou les joue, font vibrer les gens. C’est pareil avec la calligraphie arabe. En associant les caractères, on crée un rythme, une musique silencieuse. 

La beauté changeante de la nature

« Quand j’étais étudiant, il n’existait en japonais ni manuels ni dictionnaires d’arabe, et l’enseignement était peu organisé. Je crois bien que pas un seul des 15 étudiants que nous étions n’a réellement réussi à apprendre l’arabe. » Son diplôme en poche, M. Honda a continué à étudier, en notant tous les mots qui l’intriguaient. Il le fait toujours. Il a ainsi rempli huit carnets.

——Que tentez-vous d’exprimer à travers la calligraphie arabe ?

HONDA  Après l’université, je n’ai pas travaillé pendant quatre ans. Je ne savais pas quoi faire de ma vie. Je passais mes journées à lire les classiques, Socrate ou Goethe, à écouter du Bach, à admirer des tableaux de Cézanne. Cela ne m’a pas montré la voie, mais j’ai senti une certaine sensibilité s’éveiller en moi. Un jour, je suis allé au théâtre dans un quartier chaud, et le corps des danseuses, la beauté de leurs mouvements m’ont tellement ému que j’ai pleuré sans pouvoir m’arrêter. Il m’a semblé que les sculpteurs de l’antiquité grecque aussi avaient dû ressentir la même émotion devant la beauté féminine.

« Pourquoi suis-je né ? A quoi rime ma vie ? » Je souhaitais trouver la réponse à ces interrogations existentielles. Et cette réponse, je voulais l’exprimer d’une façon unique. Mais à vingt-cinq ans et sans aucune expérience, j’étais incapable de créer quoi que ce soit. C’est à ce moment-là que j’ai découvert, au Moyen-Orient, la culture de l’Islam, une nature inimaginable au Japon et la calligraphie arabe.

Au Japon, on conçoit essentiellement l’islam comme une religion de devoirs. On doit prier cinq fois par jour, on ne doit pas manger pendant le ramadan, etc. Mais, lorsqu’on lit le Coran en arabe, on y découvre plein de pensées profondes, exprimées de façon compréhensible même pour les Japonais. Par exemple, « Tout est appelé à disparaître. Sauf le visage de Dieu. » Sur le plan physique, nous disparaîtrons tous un jour. Mais le Dieu qui nous a créés est éternel, et nous, Sa création, nous renfermons aussi une parcelle d’éternité, par-delà l’existence physique. Ce sont de tels principes essentiels, énoncés dans le Coran, qui m’ont inspiré.

Par ailleurs, la Nature au Moyen-Orient est très différente de celle du Japon. Le désert est très coloré. Sous la lumière du soleil, les couleurs changent sans cesse. Quand l’aube approche, une lueur argentée se déploie lentement, puis tout devient bleu, comme la mer profonde. Lorsque le soleil se lève, tout vire au doré, mais, dès l’instant suivant, le paysage est blanc, à perte de vue. La lumière est si forte qu’on ne discerne même plus les creux et les bosses. Quand la nuit tombe, les couleurs reviennent, le paysage est baigné d’un rouge brûlant, puis, en quelques minutes, l’obscurité engloutit tout. L’horizon s’étend à perte de vue, à 360 degrés, et le ciel immense est constellé d’étoiles. Il n’y a pas le moindre bruit. C’est un silence assourdissant. Dans un tel environnement, les cinq sens s’aiguisent à toute allure.

Désert bleu, de Honda Kôichi

Désert rouge, de Honda Kôichi

Pouvez-vous imaginer la foudre dans le désert ? Au Japon, la foudre fait peur, mais dans le Coran, elle apporte la vie, c’est un signe positif. J’ai vu plusieurs fois la foudre dans le désert, et c’est un spectacle renversant. Les éclairs rebondissent sur le sol, dans le ciel. Et la pluie bienfaisante tombe. L’espace d’un instant, on sent la présence de Dieu.

Mon séjour au Moyen-Orient a radicalement changé ma vision du monde. J’ai même ressenti la nécessité d’exprimer ce changement. Cette énergie motrice est toujours en moi. A la différence de mes vingt ans, aujourd’hui, j’ai à ma disposition ce vecteur qu’est la calligraphie arabe et les idées surgissent en moi les unes après les autres. Je les note dans des cahiers. J’en ai maintenant huit. Je n’aurais pas assez de toute ma vie pour calligraphier tout cela.