Jusqu’où la caméra peut-elle devenir intrusive ?

Il existe de nombreuses définitions du film documentaire. Les méthodes elles-mêmes sont variées, certains films sont construits autour d’interviews, d’autres sont tournés selon des techniques très proches du film de fiction. Depuis qu’il est devenu très facile d’utiliser une caméra vidéo, les « auto-documentaires » se sont multipliés.
« Pas plus qu’il n’existe de journalisme totalement objectif, aucun film documentaire ne s’affranchit de la vision subjective du cinéaste. Pour un phénomène de société, dix cinéastes l’aborderont selon dix angles de vue différents, et donneront dix films totalement différents. Ou pour le dire d’une autre façon, sans une forte volonté de transmettre quelque chose, un film ne peut espérer frapper un large public. Néanmoins, la présence d’une caméra dans un film documentaire est énorme. Pour les cinéastes, évidemment, mais aussi pour ceux qui sont filmés, qui ont toujours conscience d’être filmés. Ce qui peut aboutir à des conflits quand la caméra devient trop intrusive. »
Si Mme Yamanouchi aime le cinéma documentaire, il lui arrive également de ressentir des doutes. Par exemple concernant le fim The act of killing, de Joshua Oppenheimer, qui a reçu le prix du meilleur film (Prix du Maire de Yamagata) en 2013. Ce film sur des meurtres de masse perpétrés en Indonésie était filmé du point de vue de l’assassin, faisant ressortir les couches les plus profondes de l’homme. « Si j’avais été l’une des victimes, je crois que j’en aurais tremblé de colère », dit-elle. Et pourtant, en écoutant le réalisateur parler de son film, elle a été convaincue par la justesse de son point de vue.

« La question que pose Oppenheimer est celle-ci : en quoi sommes-nous différents de ce criminel, Anwar Congo. Le cinéaste nous a expliqué de façon extrêmement précise qu’il désirait montrer les ténèbres qui existent au fond de chacun d’entre nous. Et il avait la forte volonté de montrer au grand jour une page d’histoire qui jusque là était tabou. Il s’est battu jusqu’au bout, a mené une véritable quête personnelle sur lui-même pendant la réalisation de ce film, et le film porte ce message de façon rigoureuse et honnête. C’est là que réside la véritable valeur du cinéma documentaire : on voit de face des auteurs qui vont au bout d’eux-mêmes. »
« De ce point de vue, mon travail d’interprète est tout à fait comparable, même si les voies sont différentes. Traduire, ce n’est pas seulement changer les mots, “dire de gauche à droite ce qui s’est dit de haut en bas” comme on dit. Mais il faut transmettre ce que l’on a compris en écoutant. Je crois qu’il y a une ressemblance frappante entre la réalisation d’un film documentaire et le travail d’interprétariat. Moi, je ne peux pas traduire un entretien avec un cinéaste en faisant abstraction des émotions que j’ai eues devant le film que je viens de visionner avec le public. Ce qu’il y a de passionnant dans ce travail pour le Festival de Yamagata, c’est que l’on nous demande de faire notre travail d’interprète en restant des humains sensibles. »