Un dialogue naturel entre la terre et les mains
——La chaleur qui émane des chawan Raku semble tenir au fait que, contrairement aux autres bols à thé, ils sont façonnés entièrement à la main sans le recours à un tour de potier.
RAKU Dans l’esthétique de Sen no Rikyû, l’interaction avec les matériaux est très directe, sans que rien ne vienne s’interposer. C’est ainsi que la terre utilisée pour les murs (des pavillons de thé) est brute et qu’on évite autant que possible d’y ajouter le moindre décor. Ce principe rigoureux s’applique aussi aux objets en céramique. Du temps de Chôjirô au XVIe siècle, les poteries étaient pratiquement toutes réalisées au tour, ce qui permettait d’en fabriquer de grandes quantités. Mais avec les bols à thé de la famille Raku, les choses ont changé. On est revenu à la technique primitive du tezukune, qui consiste à façonner l’objet uniquement à la main sans utiliser de tour. Cette expression directe met en jeu les mains, les yeux et le corps tout entier. Et c’est ce qui donne aux bols Raku la chaleur et la forme délicatement arrondie caractéristiques de la main.

Le pavillon de thé Taian, qui se trouve dans l’enceinte du temple Myoki-an de Kyoto, est considéré comme la quintessence de l’esthétique du thé. Il aurait été construit en 1582 par Sen no Rikyû en personne. Cet édifice minuscule abrite en tout et pour tout deux tatamis et une petite alcôve à vocation purement décorative (tokonoma). L’espace est si réduit que lorsque le maître de thé et son hôte sont assis face à face, chacun peut sentir la respiration de l’autre. Quand un bol à thé Raku circule de main en main dans un tel environnement, c’est non seulement la boisson qu’il contient mais aussi les sentiments qui passent directement d’une personne à l’autre. On se retrouve même jusqu’à oublier l’existence du chawan en tant qu’ustensile… Le bol à thé fait à la main et la forme des mains qui le reçoivent et le font circuler ne font qu’un. C’est dans le cadre de ce type d’interaction que les bols à thé Raku donnent la pleine mesure de leurs qualités tout à fait singulières.

Les possibilités illimitées des Raku noirs
——Est-ce que la technique du tezukune a évolué depuis l’époque de Chôjirô, son créateur ? En quoi consiste la transmission de père en fils au fil des générations dans la famille Raku ?
RAKU La technique du tezukune a toujours joué un rôle fondamental dans la poterie Raku, et elle n’a donc pas changé depuis l’époque du fondateur de notre famille. C’est elle qui permet d’obtenir des chawan aux formes aussi fascinantes. Elle se transmet de père en fils depuis Chôjirô. Mais l’inventivité et à la créativité propre à chaque individu sont deux choses que le maître potier ne peut transmettre à son héritier. Dans notre lignée, il y a deux couleurs essentielles : le noir et le rouge. Ce sont deux couleurs que Chôjirô a choisies après en avoir éliminé beaucoup d’autres et à ce titre, c’est quelque chose que nous devons respecter. Mais il existe toutes sortes de nuances de noir. Et c’est là où la créativité et la personnalité de chacun peut s’exprimer. Dans la famille Raku, il n’y a aucune transmission ni écrite ni orale concernant la façon de réaliser les glaçures (yûyaku). Il n’existe aucune recette. L’héritier de la lignée doit passer par une longue période de tâtonnements avant de trouver par lui-même comment faire pour obtenir une glaçure noire dont la couleur évoluera tout au long de sa vie. Au fil des générations, chaque maître potier crée un monde unique qui n’appartient qu’à lui, et c’est quelque chose d’important.