Une violence cachée sous une apparente sérénité
——Certaines de vos œuvres donnent une impression de violence relativement d’avant-garde…
RAKU Beaucoup de gens me disent que mes bols à thé de type yakinuki(*1) s’éloignent de la tradition et demandent en quoi ils se rattachent à l’héritage de Chôjirô. Vous n’allez peut-être pas me croire, mais au fond de moi je suis profondément lié au fondateur de notre lignée.

Les bols à thé de Chôjirô donnent une impression de grand calme (voir notre article : « Le secret du calme mystique des bols à thé Raku »). Mais leur nature profonde est par essence très intense. Il se trouve que le fondateur de la lignée Raku a poussé ses commanditaires à boire du thé dans des bols qui étaient non pas brillamment colorés et décorés comme ils le souhaitaient, mais noirs. J’ai essayé de comprendre, de m’approprier et de transmettre la violence que cachent les œuvres de Chôjirô sous leur apparente sérénité. Cette violence contenue ne tient pas à la forme, à la couleur ou à la texture du bol, mais à sa façon de remettre les choses en question dans un monde où personne ne le fait. Voilà en quoi je me sens lié avec mon ancêtre. Je pense que le monde calme et serein de la cérémonie du thé — une gorgée de thé prélevée dans un bol passé de main en main — est précisément celui où l’on réussit à créer une véritable harmonie mutuelle venue du cœur tout en restant fidèle à ses idées et à ses convictions les plus fortes.
(Interview et texte de Kawakatsu Miki. Photographies de Kawamoto Seiya. Photo de titre : Raku Kichizaemon XV, héritier de la 15e génération de la famille Raku)
(*1) ^ La technique de cuisson yakinuki a été mise au point par Raku Ichinyû IV (1640-1696), descendant de la 4e génération de Chôjiro. Elle consiste à placer les poteries directement au contact des braises ou des flammes, à l’intérieur du four. Cette méthode difficile à mettre en œuvre est rarement utilisée pour les bols à thé parce qu’elle a tendance rendre leur surface rugueuse et même douloureuse au toucher. Raku Kichizaemon XV apprécie particulièrement les effets inattendus nés de la confrontation de ses œuvres avec la puissance naturelle du feu.
