Premier contact avec la vallée d'Iya
Alex Kerr a fondé la société Chi-iori pour élaborer le cadre général du projet de restauration et de financement. Après la fin des travaux de rénovation, Chi-iori Trust, un organisme à but non lucratif qu'il préside, a été créé avec pour mission de gérer la maison. Mais il aura fallu près de 50 ans à Alex Kerr pour concrétiser son idée. En effet, le projet tel qu'il existe aujourd'hui se repose sur des dizaines d’années de travail et d'expérience qu’il a accumulées au Japon.
A.K. Je suis allé au Japon pour la première fois en 1964, quand j'avais 12 ans. Mon père était avocat au sein de l'US Navy. Il a été muté à Yokohama et notre famille l’a suivi. C’est ainsi que j’ai vécu deux ans au Japon. J’ai fait, au cours de cette période, une expérience que je n'oublierai jamais. Ma mère m'a emmené un jour dans une boutique d'antiquités dans le quartier de Motomachi. J'observais avec émerveillement de vieux objets en porcelaine d'Imari, que l'on sortait avec grande précaution de leur emballage de paille. À cette vue, j'ai ressenti une fascination indescriptible.
C’est à ce moment-là que je suis tombé amoureux du Japon. De retour aux États-Unis, je mangeais des nouilles instantanées et toute autre nourriture japonaise que je pouvais trouver. Il fallait que je reste en contact, que je ressente le Japon autant que possible.
À cette époque, la seule université proposant des études japonaises était Yale. Je me suis donc résolu à y aller, et j'ai dû travailler dur pour être reçu. J'étais prêt à tout pour acquérir plus de connaissances sur le Japon. J'ai passé une année à l'Université Keiô à Tokyo, dans le cadre d'un programme d'apprentissage du japonais. Mais je n'assistais guère aux classes : j'étais trop occupé à faire de l'auto-stop pour me rendre dans les endroits les plus reculés du pays !
C'est au cours de ces pérégrinations que je suis allé à Iya pour la première fois. L'économie nationale avait explosé et les habitants quittaient en masse ces villages reculés. Il y avait beaucoup de maisons abandonnées. En entrant dans ces habitations vides, j'ai été frappé par leur obscurité, la paix qui y régnait. Je me souviens encore parfaitement qu’en ressortant des maisons, j’étais ébloui par la lumière du soleil qui contrastait avec la pénombre intérieure. Les montagnes de l'autre côté de la vallée étaient couvertes de brume. « C’est l'endroit idéal pour vivre en ermite », m’étais-je dit, touché au plus profond de moi.
Je suis retourné à Iya à maintes reprises et j'ai exploré plus d'une centaine de maisons traditionnelles. Puis, un jour, je suis tombé sur celle qui me paraissait idéale. Je l'ai achetée seulement pour 380 000 yens, somme que j'ai empruntée à un ami de mon père. Au cours des années suivantes, la bulle immobilière japonaise se formait : le prix de l'immobilier grimpait de façon vertigineuse dans tout le pays. Mais ce n’était pas le cas à Iya. Au contraire, c'était l'une des rares régions dans tout le Japon où la tendance était à la baisse !
La maison à Iya était encrassée de suie et j'ai décidé de refaire entièrement le toit de chaume. Même si j’avais décidé moi-même de m’atteler à cette tâche, c’était un travail de grande envergure, très éprouvant. Je me demandais parfois dans quelle situation je m'étais mis, mais j'étais tombé amoureux de la maison et cela m'a motivé à aller jusqu’au bout.
Cette maison est celle que nous avons convertie et nommée Chi-iori ; aujourd'hui encore elle reste mon point d’attache à Iya. Le kanji « chi » (篪) signifie flûte de bambou. C'est un instrument ancien proche de la flûte jouée dans le théâtre nô. Mais ce kanji est très peu utilisé, la plupart des Japonais ne savent pas le lire malheureusement...

