Des super-héroïnes devenues adultes
Se libérer des entraves que sont la « normalité », le « bon sens » et ce qui est « juste », et survivre quoi qu’il arrive : tel est le message qui sous-tend l’univers littéraire de Murata Sayaka.
« Miraclina, super-héroïne de Marunouchi » (Marunouchi mahô shôjo Mirakurina), la nouvelle qui donne son titre à un recueil paru en février 2020, a été publiée dans un magazine en 2013. Elle met en scène une employée dans la trentaine qui, en imagination, se transforme en super-héroïne dotée de pouvoirs surnaturels grâce à son poudrier magique ; c’est ainsi qu’elle parvient à survivre à la dure réalité du monde qui l’entoure. Un jour, une amie d’enfance avec qui elle jouait à combattre les méchants à l’école primaire grâce à leurs pouvoirs surnaturels, lui demande son aide face à son compagnon qui la harcèle moralement.
« J’ai été influencée par les dessins animés que j’aimais dans mon enfance, comme Meg la petite sorcière et Creamy, merveilleuse Creamy. J’avais envie de dépeindre une jeune femme qui continue à jouer à avoir des pouvoirs surnaturels, une fois devenue adulte », nous dit Murata Sayaka. C’est un motif auquel elle tient. On le retrouve dans « Terriens », où l’héroïne, pour surmonter une réalité cruelle, s’imagine être une super-héroïne venue d’une autre planète.
« Je voulais approfondir ce type de personnage, c’est pour cela que l’héroïne de “Terriens” est elle aussi dotée de pouvoirs surnaturels. “Miraclina” se termine mieux qu’espéré, tandis que “Terriens” sombre dans une violence que je n’imaginais pas. En écrivant, je me surprends parfois, mais je me convaincs aussi. »
Elle n’a jamais écrit en décidant à l’avance de la fin de l’histoire : « Au fil de l’écriture, l’histoire évolue, il s’opère une sorte de réaction chimique. Je ne fais pas tellement confiance à l’humaine appelée Murata Sayaka. Parce que son regard est biaisé par les préjugés et les stéréotypes inscrits en elle. Le roman m’entraîne dans un monde réel qui m’est invisible, j’en suis convaincue et c’est dans cet esprit que je continue à écrire. »
Outre la nouvelle déjà citée, on trouve dans ce recueil une étudiante qui séquestre pendant une semaine son premier amour (« Le jardin secret », Himitsu no hanazono), les amours de lycéens à qui il est défendu de révéler leur sexe (« Classe asexuée », Musei kyôshitsu), mais aussi une héroïne de 40 ans qui peine à trouver sa place dans un monde d’où a disparu la colère et où l’amour et le sexe n’ont plus la cote (« La transformation », Henyô). Un recueil varié et facile d’accès, la porte d’entrée idéale pour découvrir l’univers de Murata Sayaka.
Un type désagréable mais qui fait pitié
Dans ses œuvres, les personnages secondaires font une forte impression. Quand elle écrit, elle commence toujours par croquer le portrait de ses personnages. Elle décide de leur âge, leur sexe, leur coiffure, leurs vêtements, imagine leur enfance, les façonne peu à peu. Elle utilise aussi des traits relevés inconsciemment autour d’elle, dans la vie de tous les jours.
« Par exemple, quand j’écris dans un café, des bribes de conversation privées peuvent m’arriver aux oreilles : des remarques pleines de mépris pour les femmes ou la souffrance de quelqu’un à la recherche de l’âme sœur. Je pense qu’instinctivement, je “congèle” la marque que ces personnes impriment en moi. Quand je me mets à écrire, ces fragments, que ce soient des expressions entraperçues ou des émotions palpables, se décongèlent et nourrissent mes personnages, je le sens. »
Un personnage destiné à occuper un petit rôle peut prendre une place de premier plan. C’est le cas de Shiraha, l’employé de 35 ans dans La fille de la supérette. Il ne cesse de se plaindre de ses échecs, qu’il attribue à la société, et il méprise les femmes. Il est renvoyé pour harcèlement envers une cliente. C’est un type désagréable, qui ne se remet jamais en question et prend de haut l’héroïne.
« Au début, quand j’ai dessiné son portrait, Shiraha était le souffre-douleur des autres employés ; cela aurait dû être un personnage d’arrière-plan qui inspire la pitié. Mais j’avais à peine commencé à écrire qu’il est devenu très méchant et qu’il a pris une place de premier choix. Les lectrices japonaises sont nombreuses à comprendre ce que ressent Shiraha, maltraité par les autres, et à le pardonner ; cela m’a surprise. À l’étranger, dans les pays où le livre a été traduit, il est généralement détesté, il n’y a qu’au Japon qu’il inspire une certaine pitié. »
Une portée littéraire mondiale
La fille de la supérette a été traduit et publié aux États-Unis, en Grande-Bretagne, en Allemagne, en France, en Corée du Sud et à Taïwan, entre autres. Murata Sayaka a été invitée dans de nombreuses manifestations littéraires à l’étranger, au point que ses amis lui demandaient quand elle était au Japon tellement elle voyageait. De nouvelles traductions continuent à sortir, par exemple en turc, en arabe ou en hébreu.
En octobre, Earthlings, la version anglaise de « Terriens », est sortie aux États-Unis et en Grande-Bretagne.
« Takemori Ginny, ma traductrice en anglais, a proposé ce livre comme deuxième traduction. C’est une histoire assez révoltante, que j’étais un peu inquiète de voir traduite. Mais quand Ginny a envoyé un résumé aux éditeurs, ils ont tout de suite accepté. »
Un membre de son entourage qui connaît bien le monde de l’édition en anglais a souligné que les lecteurs qui avaient apprécié La fille de la supérette risquaient de se détourner d’elle avec cette deuxième publication. Elle attend donc la réaction des lecteurs anglophones avec un intérêt mêlé de crainte.
« Pour La fille de la supérette, j’ai été émue de voir les traducteurs – à commencer par Ginny – et les éditeurs de nombreux pays montrer autant d’attachement à mon livre, et j’ai apprécié de pouvoir échanger avec des lecteurs étrangers. Une œuvre n’est achevée qu’une fois lue, à mon avis, et je suis toujours transportée de savoir que mes livres touchent des lecteurs dans le monde entier. Mais l’écrivain, quand il écrit, ne peut qu’obéir à son œuvre. C’est tout ce que je sais faire : chercher les mots justes et continuer à écrire comme je l’entends. »
(Texte et interview de Murata Sayaka par Itakura Kimie, de Nippon.com. Photos : Hanai Tomoko)

