Murata Sayaka, écrivaine de renom et ancienne employée de supérette. Son best-seller La fille de la supérette est publié dans de nombreuses langues dont le français. Vivre et survivre hors des entraves que sont la normalité et les conventions, telle est l’ambition de la romancière japonaise dans ses œuvres.
La tentation du retour à la supérette
Après avoir reçu le Prix Akutagawa en 2016, Murata Sayaka a repris son travail d’employée de supérette (konbini), où elle a continué à travailler pendant un temps. Maintenant qu’elle a arrêté pour cause de fatigue physique extrême, elle avoue néanmoins « penser encore comme une employée » quand elle entre dans un konbini.
Alors que, dans le contexte actuel de crise sanitaire, ses sorties se résumaient à faire quelques courses à la supérette durant la période où il était déconseillé de sortir, elle a été témoin de scènes dures :
« J’ai vu un client hurler sur un employé parce qu’il n’y avait plus de masques en vente et le presser de questions pour savoir d’où il tenait le masque qu’il portait. Gênée d’être à l’abri de tout cela, je me suis même demandé si je ne devrais pas retourner travailler dans une supérette. »
L’héroïne de La fille de la supérette, un roman traduit en français et dans de nombreuses autres langues, est considérée comme « bizarre » depuis son enfance car elle « n’appréhende pas le monde comme les autres ». À l’université, un petit boulot dans une supérette japonaise lui permet de découvrir qu’en se conformant au manuel du parfait employé, elle parvient à se glisser dans la peau d’une « existence virtuelle, comme une personne normale ». Célibataire, elle continue ce petit boulot jusqu’à l’âge de 36 ans.
Murata Sayaka a elle aussi exercé le même travail dans des conditions similaires, afin de pouvoir se consacrer à l’écriture. « Quand je travaillais le lendemain, le soir, je préparais une liste des “choses à faire le matin”. Ces petites contraintes quotidiennes, même auto-imposées, rythmaient ma vie. Sans elles, j’aurais passé tout mon temps dans mon monde imaginaire. »
Elle écrivait de 2 à 6 heures du matin, travaillait à la supérette de 8 à 13 heures et écrivait encore en déjeunant. Quand elle écrit, elle griffonne le portrait de ses personnages sur une feuille blanche, y couche les conversations et les anecdotes amusantes qui lui viennent à l’esprit, elle construit, à la main, l’univers de son roman. Après avoir arrêté de travailler au konbini, ce rythme lui a manqué et pendant un temps, elle a été incapable d’écrire chez elle ; elle allait tous les jours au café ou à la cantine de son éditeur, où elle parvenait à se concentrer.
Explorons les tabous extrêmes
Parmi les lecteurs qui ont découvert Murata Sayaka avec La fille de la supérette, certains ont peut-être été surpris en lisant d’autres livres d’elle.
Dans son roman précédent, « Un monde de disparition » (Shômetsu sekai), elle dépeint un univers où les rapports sexuels au sein du couple, considérés comme incestueux, sont de moins en moins pratiqués, et où non seulement les femmes mais aussi les hommes donnent naissance par le biais de la fécondation artificielle. Le livre qui a suivi son Prix Akutagawa, « Terriens », va encore plus loin : la jeune héroïne, en désaccord avec sa famille, se prend pour une extraterrestre qui peine à s’habituer à la Terre, et elle tombe amoureuse de son cousin, lui aussi « extraterrestre ». Alors qu’on s’attend à un roman de formation qui montrerait l’évolution de la jeune fille vers l’âge adulte, l’histoire part dans une direction totalement inattendue, avec maltraitance sexuelle, assassinat et cannibalisme humain à la clé, dépassant l’imaginable.
Nombre des nouvelles écrites par Murata Sayaka, comme « Naissance assassine » (Satsujin shussan) où les femmes qui enfantent dix fois gagnent le droit de tuer une fois et « La cérémonie de la vie » (Seimeishiki) qui dépeint un nouveau type de funérailles, où l’on mange le mort, mettent en scène des mondes extrêmes, qui pourraient relever de la science-fiction.
Murata Sayaka, qui écrit depuis l’école primaire, se rêvait en auteure précoce. En même temps, elle n’a cessé de s’interroger sur « ce qui est réellement vrai » :
« J’étais une enfant qui aimait aller au bout des choses. Je ne comprenais pas bien pourquoi mes parents me donnaient à manger. Ils avaient beau me dire que c’était parce qu’on était une famille, je n’étais pas convaincue. »
Elle nourrissait également des interrogations sur ce qu’on appelle couramment des tabous : « Par exemple, si l’assassinat est tabou, pourquoi la légitime défense et la peine de mort sont-elles admises ? Je pense que cela semblait un peu flou à mon esprit d’enfant. De même, l’inceste et le cannibalisme sont tabous, et j’en concevais moi-même un dégoût et une crainte instinctifs. Je me demandais d’où cela me venait, je trouvais cela surprenant. »
Écrire lui a donné envie d’attaquer frontalement les tabous, de les soumettre à expérimentation. Ainsi, peut-être parviendrait-elle à approcher du « réellement vrai » qu’elle recherchait dans son enfance. L’écriture la libère peu à peu, a-t-elle également constaté : « Si je n’avais pas écrit, je pense que je serais restée avec ma souffrance. Chaque roman que j’écris me permet de démolir un peu les préjugés qui m’entravent, je le sens aujourd’hui encore. »
La malédiction d’être une fille
Depuis sa plus tendre enfance, elle se sent entravée par le fait d’être une fille. Sa mère voulait qu’elle apprenne le piano, porte de jolies robes, fréquente une université pour filles réputée et “attire le regard” d’un homme comme il faut qui l’épouserait. « Être une fille, c’était ça, et la pression était forte. »
Une lecture d’enfance qui l’a fortement marquée est Poil de carotte de Jules Renard : « J’avais horreur des histoires proprettes qui finissent bien parce qu’une mère aime forcément son enfant, quoi qu’il arrive. Alors, Poil de carotte, qui sue le désespoir de bout en bout, a été une révélation. Cet auteur portait une noirceur encore plus sombre que la mienne. Il l’écrivait sans fard. J’ai senti que de l’autre côté du livre, se tenait quelqu’un qui vivait avec des convictions très éloignées des faux-semblants du monde des adultes ; pour la première fois, un écrivain m’était proche. »
Le collège a été une expérience très dure, qui lui a donné « envie de mourir » : « Les filles avec qui j’étais copine au début se sont mises à m’ignorer, j’ai été exclue du groupe. Alors qu’elles m’avaient trouvée drôle, elles me disaient maintenant “crève !”. Parfois, j’avais envie de dénoncer leurs agissements par le biais de ma propre mort, mais si je mourais, elles viendraient juste rire à mes funérailles. Et puis j’avais envie de vivre. À l’époque, j’écrivais un roman, cela me donnait une raison de rester en vie. Quoi qu’il arrive, le plus important était de survivre. »
Elle survit au collège et entre au lycée, où elle découvre les romans de Yamada Eimi. « J’avais toujours été timide, en particulier, je n’arrivais pas du tout à parler aux garçons. Quand j’ai lu les romans de Yamada Eimi, au lycée, j’ai compris que mon corps n’existait pas pour “attirer les regards” d’un homme, mais qu’il m’appartenait. On choisit soi-même un garçon avec qui on décide d’avoir des rapports sexuels : notre vie amoureuse et sexuelle nous appartient, ai-je réalisé pour la première fois. »
Peu à peu libérée de la malédiction d’être une fille, elle parvient à discuter avec des étudiants, mais la plume de Yamada Eimi la séduit à un point tel que, obnubilée par le style, elle n’arrive plus à écrire. À l’université, elle participe à un atelier d’écriture qui la débloque.


