De l’eau dans le gaz dans le « shûkatsu »
Or, la campagne de recherche d’emploi 2016, qui a commencé à l’été 2015, fait face à une situation confuse. La cause vient d’un coup de poignard dans le dos porté par le Keidanren, la principale organisation patronale, au calendrier de recrutement. Traditionnellement, la campagne d’information et les réunions sur les opportunités de recrutement commencent le 1er décembre pour les étudiants de 3e année, et les premiers entretiens d’embauche ont lieu dès la rentrée universitaire de la 4e année, en avril. L’inconvénient de ce calendrier est que la période de recherche d’emploi des étudiants de 4e année chevauche celle des cours, ce qui crée un conflit préjudiciable à la réussite des études. En réponse à une demande des universités, le ministère a proposé de déplacer la période d’information au 1er mars, et celle des entretiens d’embauche au 1er août, donc pendant les vacances d’été. Le calendrier de recrutement a été ajusté par les principaux recruteurs membres des organisations patronales en fonction de cette nouvelle règle.
C’est alors qu’est survenu un problème. Si les principales entreprises du Keidanren ont basculé sur le nouveau calendrier, les entreprises étrangères, elles, ont profité de la situation pour recruter en roue libre, s’arrogeant d’office les candidats les plus compétents. De leur côté, les PME, qui ont elles aussi recruté plus tôt, n’ont néanmoins pas bénéficié du même résultat. En effet, le niveau de salaire que peuvent proposer les PME ne peut pas soutenir la compétition avec celui des grands groupes qui peuvent proposer une grille de salaire au mérite, et les étudiants préfèrent la sécurité d’un emploi dans un grand groupe s’ils en ont les moyens.
Le résultat est que les étudiants étaient fatigués de cette double campagne de recrutement, et les entreprises n’ont pas réussi à pourvoir leurs quotas de recrutement prévus. Bref, la frustration règne des deux côtés. L’expérience a eu pour conséquence que la campagne de recherche d’emploi 2017 a commencé cette année le 1er juin. Mais il est clair que le même problème se produira, quelle que soit la période. On peut dire qu’on touche ici aux limites du système de recrutement groupé et synchronisé.
Suprématie de l’offre, et pressions des employeurs
Le contexte en fond de cette situation est un marché du travail qui est dominé par l’offre. Le marché du travail au Japon a considérablement changé au cours des dernières années. Le travail précaire atteint 40 %, le revenu moyen est en baisse, le manque de main d’œuvre pour cause de vieillissement de la population s’amplifie. Même le gouvernement Abe, qui passe pour avoir une image conservatrice, envisage des solutions du type « une société à cent millions d’actifs » ou d’introduction massive de main d’œuvre immigrée. Pour les entreprises, le problème pourrait entrer dans une phase aiguë de façon imminente.
Dans cette situation où c’est l’offre qui fait le marché, les étudiants compétents n’ont que l’embarras du choix et les entreprises se pressent pour les signer. Les responsables des ressources humaines des entreprises, eux, ont de quoi avoir des crampes d’estomac. Car au bout du compte, l’étudiant convoité se décidera pour une entreprise plus cotée et annulera les autres propositions d’embauche. Il y a une réflexion que l’on entend récemment : « Puisque les entreprises choisissent les diplômés, il est bien normal que les diplômés choisissent les entreprises, eux aussi ».
Dans ce contexte, une expression est apparue depuis 2015 : « Owa-hara », abrégé pour shûkatsu oware harassment, autrement dit, une tentative des recruteurs de faire pression sur un candidat afin qu’il stoppe sa recherche d’emploi si leur entreprise lui fait une proposition, autrement dit une clause d’exclusivité à la proposition d’embauche. Un phénomène similaire était apparu dans les années 1980 au plus fort de la bulle économique, quand par exemple, un candidat qui était allé annoncer à l’un des employeurs qui lui avait signé un naitei qu’il avait finalement décidé de s’engager avec un autre, s’était méchamment pris une tasse de thé dans la figure. D’autres entreprises, pour éviter que leurs recrues décident de partir avec d’autres, les convoquaient pour un soi-disant stage de formation et les enfermaient dans un hôtel de luxe. Des choses qui font rêver aujourd’hui, bien sûr, les recruteurs n’ont évidemment plus les moyens. En revanche, quand les pressions de ce type se font un peu trop insistantes, les étudiants n’hésitent pas à raconter leur situation sur Twitter ou les autres réseaux sociaux, risquant de porter préjudice à l’image de l’entreprise.