La recherche d’emploi reflète les temps qui changent

Une chose que redoutent les universités autant que les recruteurs, c’est l’intervention des parents pour recommander leur rejeton. Les stratégies de sélection des entreprises auprès desquelles il convient de postuler peuvent d’ailleurs devenir la cause de problèmes entre les parents et les enfants. La génération des parents a grandi dans une situation de prospérité économique, dont les valeurs se trouvent en décalage avec les temps actuels. Les parents poussent leurs enfants à postuler dans les grands groupes, à privilégier la sécurité, les compagnies connues, de bonne réputation, et inversement ne sont pas favorables à les voir se porter candidats auprès des PME ou de start-ups. « Ça ne m’a pas l’air sûr, jamais entendu parler de cette société… » « Choisis une grande société, c’est plus stable… ». Un mot des parents suffit parfois pour qu’un candidat annule une proposition d’embauche.

Le salaire et les avantages sociaux des grandes entreprises sont attractifs, c’est un fait. Néanmoins, même des groupes de réputation mondiale font face à de sérieuses difficultés financières de nos jours. Certains étudiants réellement ambitieux font au contraire le pari de choisir une petite entreprise encore inconnue, mais dans laquelle ils perçoivent un potentiel de croissance globale auquel ils participeront directement, dans le domaine des jeux vidéos ou du capital-risque, par exemple. D’autres font des choix éthiques, et se tournent vers des entreprises qui affichent des valeurs progressistes en termes d’égalité de carrière indépendamment des a priori de genre, ou de conscience de l’environnement.

Un aspect apparu récemment et qui pose problème aux employeurs est la rapide augmentation des nouvelles recrues qui démissionnent au bout de quelques temps. 30 % des recrues démissionneraient avant 3 ans dans l’entreprise. Or l’une des caractéristiques du management des ressources humaines au Japon est qu’un nouveau diplômé fraîchement entré dans la maison n’est pas productif immédiatement, mais ne devient opérationnel qu’au bout d’un certain temps, car on attache beaucoup d’importance au long terme. Un employé qui démissionne avant de devenir productif est une perte sèche pour l’entreprise. Des cas d’employés qui ne reviennent même plus travailler le lendemain, parce qu’ont leur a reproché une erreur ne sont pas rares. Contrairement à leurs prédécesseurs, les diplômés d’aujourd’hui sont vulnérables à l’échec et aux reproches, sont facilement vexés. Pour leurs aînés, ce sont « des enfants gâtés, qui manquent totalement de résistance », mais certains jeunes, eux, parlent de harassement au travail, ne veulent pas que le travail soit l’unique centre de leur vie, veulent réussir leur vie en dehors du travail ou avoir des centres d’intérêts personnels qui leur permettront de rester debout même si leur employeur fait faillite.

L’employé japonais modèle de l’ère Shôwa (jusqu’à la fin des années 1980), dont les valeurs essentielles étaient la « patriotisme pour son entreprise » et « l’intérêt du groupe avant celui de l’individu », c’est du passé. Le système d’emploi à vie n’est plus qu’une peau de chagrin, changer d’emploi au cours de sa carrière n’est plus une rareté atypique. Les entreprises qui assurent aujourd’hui la croissance économique du pays n’existaient pas à la naissance des diplômés d’aujourd’hui. Les temps ont changé dans les grandes largeurs. Les gagnants de demain sont peut-être ceux qui sauront identifier « le Sony de demain » dans une PME inconnue ou qui sauront jongler avec les changements d’emploi pour éviter les faillites.

La forme que prend le shûkatsu condense les évolutions de la société japonaise. Les vicissitudes des entreprises à la mode, l’évolution des façons de travailler des Japonais, la difficile communication entre les générations, le renoncement ou le désaccord avec la richesse matérielle qui était l’horizon de la génération de leurs parents, l’augmentation des emplois précaires, des hikikomori (personnes en état de refus de contact social), vieillissement de la population, et un contexte social très sévère avec ceux qui sortent une fois des rails, jusqu’à rendre tout retour difficile. Alors qu’on fait face à une pénurie de main d’œuvre, le marché de l’emploi manque toujours de flexibilité. Pas étonnant que les étudiants trouvent la situation angoissante. Les étudiants à la recherche d’un emploi se trouvent au pied du mur des changements économiques et de la diversification des valeurs de la société japonaise.

(D’après un original en japonais du 28 avril 2016. Photo de titre : les étudiants en pleine saison de recherche d’emploi, devant un salon d’information des entreprises recruteuses, mars 2016, Tokyo Big Sight. Jiji Press)

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