Les Beatles au Japon

C’est au début de l’année 1966 que j’ai entendu parler de la venue des Beatles au Japon. Lorsque j’ai rencontré Nagashima Tatsuji de chez Kyôdô Kikaku (aujourd’hui Kyodo Tokyo), il m’a demandé comment étaient les Beatles. Je lui ai dit que les membres du groupe étaient sympathiques, mais que leur agent, Brian Epstein, était moins accessible. C’est peu après cette conversation que la venue des Beatles au Japon s’est décidée.

La tournée était coorganisée par Kyôdô, le quotidien Yomiuri Shimbun et la chaîne Chubu-Nippon Broadcasting. Les Beatles donneraient cinq concerts entre le 30 juin et le 2 juillet. Pour se procurer un billet, la seule solution était de participer à un tirage au sort, par divers moyens : envoyer une carte postale au Yomiuri Shimbun, participer à un concours organisé par les entreprises partenaires comme le dentifrice Lion ou Toshiba Music (le distributeur des disques des Beatles au Japon), ou acheter un billet aller-retour de la compagnie aérienne JAL. Beaucoup de jeunes ont participé au plus grand nombre possible de concours dans l’espoir de gagner un billet. Cependant, loin de l’enthousiasme de la jeunesse, certains adultes voyaient les Beatles d’un mauvais œil, en particulier à cause de leur coiffure.

Les Beatles ont posé le pied sur le sol de l’Archipel à l’aube du 29 juin, leur arrivée prévue la veille ayant été retardée par un typhon. Ils ont donné une conférence de presse l’après-midi même. Seulement trois journalistes triés sur le volet étaient autorisés à interroger les quatre membres du groupe installés sur une estrade. Lorsque le représentant des journalistes s’est mis à dérouler avec un grand sérieux une sorte de parchemin portant les questions, j’ai pouffé de rire sur mon siège dans la foule des journalistes. Les Beatles ne s’attendaient certainement pas à une conférence de presse aussi compassée, mais ils ont répondu avec humour à toutes les questions.

Le drôle de toast de John Lennon

C’est l’après-midi du 2 juillet que j’ai pu les rencontrer. J’étais la seule journaliste à avoir été formellement invitée dans leur suite présidentielle au neuvième étage de l’hôtel Hilton de Tokyo où ils séjournaient. Mais à cause des allées et venues incessantes, l’atmosphère n’était pas à une interview en bonne et due forme. Interdits de sortie, ils passaient leur temps libre à dessiner pour des fans ou à écouter les disques de chansons traditionnelles japonaises que leur avaient offerts les organisateurs. Quand je suis arrivée dans la suite, ils examinaient des appareils photo, des kimonos et des obis que des commerçants étaient venus leur proposer. Ils étaient intéressés par les appareils photo en particulier et ils m’ont demandé, ainsi qu’au photographe qui m’accompagnait, lequel était le mieux.

Le 2 juillet 1966 à l’hôtel Hilton Tokyo. Interrogée par John Lennon sur ce qui était à la mode chez les enfants japonais, Hoshika Rumiko montre la pose favorite du personnage du manga Osomatsu-kun. John s’y essaie immédiatement sous le regard de Ringo Starr, qui a ensuite pris la pose mais n’a pas été photographié.

John, qui allait et venait, s’est soudain emparé d’un verre de jus d’orange posé sur la table, l’a levé bien haut et a crié quelque chose. Il m’a semblé entendre « The Beatles will fade out ». Tout le monde a ri, pensant à une blague, mais Ringo a poursuivi en s’adressant à leur agent : « Brian, on a gagné plein d’argent mais nous n’avons pas le droit de sortir. Où allons-nous le dépenser ? » Ensuite, Brian Epstein s’est approché de moi et, un doigt sur la bouche, m’a demandé en chuchotant de garder pour moi ce que John venait de dire. Il était très sérieux.

J’ai assisté à deux de leurs concerts au Japon, le premier et le dernier. Pendant qu’ils chantaient, le public poussait des cris, mais on les entendait bien quand même. Je me rappelle aussi que pendant « Yesterday », les filles se faisaient mutuellement signe de se taire, il régnait un silence parfait dans la salle.