La force de l’adaptabilité japonaise
Hearn ne voulait pas dire que les Japonais utilisaient littéralement les techniques du jujitsu dans leur vie quotidienne, mais que l’approche fondamentale cette pratique, qui est de gagner sans opposer de force, était une caractéristique des Japonais et de leur culture. Hearn insiste sur le fait qu’il serait erroné pour les Occidentaux de sous-estimer le Japon.
Il suffit de dire, en conclusion, que le Japon a sélectionné et adopté le meilleur de tout ce qui est représenté par nos industries, nos sciences appliquées, par notre expérience économique, financière et légale ; profitant dans chaque cas uniquement des meilleurs résultats et modelant invariablement ses acquisitions pour qu’elles conviennent à ses besoins propres...Il a été capable de rester lui-même et de profiter jusqu’aux plus extrêmes limites de la force de l’ennemi. Il s’est défendu, et se défend encore, par le plus admirable système d’auto-défense intellectuelle jamais connu – par un merveilleux jujitsu national.
Ces lignes ont été écrites à la veille de la guerre sino-japonaise de 1894-95 et publiées ensuite après la fin de la guerre dans le recueil d’essais de Hearn intitulé Out the East. C’est dans cette période que les Occidentaux ont commencé à s’intéresser de plus près au Japon. Le livre de Hearn, qui a été publié à New York et à Londres, a été beaucoup lu par à ce moment-là.
Suite à cette publication, les touristes étrangers ont été de plus en plus nombreux à visiter l’Institut Kôdôkan. Un grand nombre d’hommes politiques, de diplomates et d’éducateurs de pays étrangers y sont venus pour observer le judo. Parmi ces visiteurs, un professeur de l’Université de Yale, le Dr Hughes de la faculté d’Éducation de Cambridge, le Professeur John Dewey de l’Université Colombia, ou un groupe d’environ 40 officiers et commandants de la Marine britannique. Ils étaient tous venus vérifier par eux-mêmes s’il était vrai que le secret de la modernisation réussie du Japon se trouvait au Kôdôkan.
Le principe fondamental selon lequel la victoire peut être obtenue sans affrontement direct d’une force avec une autre était un concept nouveau pour les Occidentaux de cette époque. En décrivant la modernisation du Japon sous l’angle du judo, Hearn a fini par populariser cet art martial tout en attirant l’attention de l’Occident sur Kanô Jigorô.
Hearn regarde non seulement la culture japonaise selon une perspective intéressante, mais il souligne le fait qu’une des forces du peuple japonais, sa souplesse d’assimilation des cultures étrangères, ne doit pas être ignorée. Il s’agit du concept d’adaptation à la force des autres et d’assimilation de cette force en procédant aux ajustements nécessaires. Le peuple japonais avait d’ores et déjà développé cette capacité durant sa longue histoire d’assimilation de différentes cultures venues du continent asiatique et l’on peut considérer que le judo lui-même a émergé de ce terreau culturel.(*1) ^ Toutes les citations dans cet article ont été traduites par nos soins à partir de la version anglaise originale. Ce livre existe en version française sous le titre La lumière vient de l'Orient : essais de psychologie japonaise ( Éditions Hachette Livre Bnf, traduit de l’anglais par Marc Logé) — n.d.l.r.
