Secouer les préjugés
En Grande-Bretagne, le manga a une valeur encore assez modeste...
« De nombreuses personnes jugent les mangas au même niveau que les comics, un genre pour enfants, ou les petits dessins animés que l’on regarde à la télé. Mais le manga est en réalité une forme d’expression visuelle bien plus profonde, déclare Nicole Coolidge Rousmaniere. Le manga est une façon de raconter des histoires que se sont approprié les gens qui pensent qu’ils n’ont pas d’histoire, ou dont l’histoire n’a jamais été racontée. »
L’exposition montre ainsi des mangas inspirés par le tremblement de terre, le tsunami et la catastrophe nucléaire de mars 2011. C’est le cas par exemple de Ichi-F, de Tatsuta Kazuto, basé sur l’expérience de l’auteur, qui a travaillé à la centrale Fukushima Daiichi après la fonte du cœur. Un travail de Shiriagari Kotobuki à propos des mêmes catastrophes, commencé le lendemain du tremblement de terre, et qui s’est poursuivi après de nombreuses visites des secteurs sinistrés, est également présenté.
Un autre opus particulièrement percutant est le récit de la vie de l’empereur Hirohito (1901-1989) par le mangaka Nôjô Jun’ichi. Dans une interview qui est présentée dans l’exposition, Nôjô raconte qu’il a été influencé par le film The Queen, avec Helen Mirren. Nicole Coolidge Rousmaniere note que le sujet de la vie de l’empereur serait sans doute trop polémique au Japon pour passer en film ou à la télé, en tout cas abordé sous cet angle.
« Le manga sait dire des choses qui ne peuvent pas être dites autrement », dit-elle, ajoutant que les images peuvent parfois être bien « plus puissantes » que des mots.
Nicole Coolidge Rousmaniere rappelle aussi que des lecteurs britanniques lui ont raconté qu’ils aimaient les mangas parce qu’ils parlent de leur propre identité sexuelle.
« Les mangas leur offre un moyen de s’identifier et de se réinventer. Cela a un effet inconscient sur leur croissance et leur bien-être mental. Cela peut vous paraître manquer de pesanteur, mais cette exposition possède une signification réellement profonde. »
Fertilisation croisée et changement
Bien que souvent considéré comme un genre culturel aussi essentiellement japonais que le sushi, l’histoire des mangas est en réalité indubitablement le résultat d’une fertilisation croisée avec la bande dessinée occidentale. L’exemple de Tezuka Osamu, souvent surnommé le « dieu du manga », reprenant à son compte les personnages aux grands yeux de Walt Disney est fameux à cet égard. Plus tard, le studio Disney renverra l’ascenseur en empruntant Le Roi Léo de Tezuka pour son Roi Lion. Nicole Coolidge Rousmanière souligne combien le dessinateur français Mœbius (Jean Giraud) eut une influence prépondérante sur de nombreux mangaka japonais, Ôtomo Katsuhiro, Urasawa Naoki et Miyazaki Hayao pour ne citer qu’eux. Aujourd’hui, les technologies numériques ont rendu ces va-et-vient bien plus faciles que jamais. L’exposition présente un travail collaboratif entre Matsumoto Taiyô et l’artiste français Nicolas de Crécy.
« Et nous verrons de plus en plus de ces interactions », dit la commissaire de l’exposition.
En attendant, le numérique fait aussi fondamentalement évoluer le manga. En contrepartie, les ventes du manga imprimé sont en baisse au Japon (mais pas à l’étranger). L’exposition permet aux visiteurs de télécharger des mangas gratuitement sur leurs téléphones ou autres appareils.
« Nous verrons de plus en plus de créations numériques. Ce qui se passe dans le jeu vidéo de ce point de vue d’une convergence de média est passionnant, prédit Nicole Coolidge Rousmanière. Le manga est en train de se réinventer… Le futur est mouvant. »
Chacun trouvera « son » manga
En tant que commissaire de l’exposition, en définitive qu’attend Nicole Coolidge Rousmanière du visiteur, au sortir de ce grand événement culturel ?
Pour être claire, ce que je souhaite vraiment, c’est que le visiteur découvre quelque chose de lui-même, quelque chose qu’il ne connaissait pas de lui, répond-elle. Je veux que chacun reparte avec son manga ».
Elle espère aussi que le public devienne plus conscient de l’influence des mangas autour d’eux, dans la rue : dans la publicité, par exemple.
« Ils ne l’auront peut-être pas identifié jusqu’ici, mais le manga fait d’ores et déjà partie de notre paysage, dit-elle. Je voudrais que le public vienne et regarde le monde avec des yeux un peu différent en sortant. »
(D’après un texte original en anglais. Les visuels principaux de l’exposition sont extraits de Golden Kamui, qui parle du peuple Aïnou de Hokkaidô. © Satoru Noda/Shueisha.)

