La force des « liens faibles » entre les gens

Cette individualisation de la société progresse inévitablement. Comme l’a dit le sociologue Zygmunt Bauman(*3), la société va probablement évoluer d’une société stable, « solide », à une société « liquide », dans laquelle tout est flux. Les communautés du passé, centrées autour d’un lieu, d’un travail et d’une famille sont en train de fondre, et le mythe de la sécurité, selon lequel il suffisait d’appartenir à un groupe, est aussi en train de s’effondrer. On entend dire qu’il y a beaucoup de jeunes qui, même quand ils sont au sein d’un groupe, ou plutôt bien qu’ils soient entourés de beaucoup de monde, ressentent un indicible sentiment d’aliénation. Plus encore que l’isolement physique d’une personne qui est une réalité, il faut voir comme un problème l’isolement psychologique qui fait que l’on se sent seul dans un tel contexte. La sécurité n’est plus à trouver dans l’appartenance.

Dans une société super-solo avec 50 % de célibataires et 40 % de personnes vivant seules, la nécessité première est l’acquisition pour chaque individu de la capacité de vivre justement sans dépendre de la communauté. Attention, il ne s’agit nullement d’une capacité de survivre seul en se sentant au-dessus des autres, sans aucun contact avec personne. Au contraire, même si cela semble paradoxal, la capacité de vivre en solo, c’est justement la capacité de se lier avec autrui.

Et pour ce faire, pour obtenir une sécurité suffisante et ne pas se sentir isolé, il faut se rendre compte d’une unique chose : nul besoin de se faire des amis, ni de devoir appartenir à un quelconque groupe de personnes, il suffit juste d’un contact instantané avec quelqu’un pour être rassuré. Qu’en pensez-vous ?

Nous allons sans doute passer d’une communauté d’appartenance à une communauté de contacts, et les relations entre les individus et le groupe vont probablement se transformer. L’être humain a envie d’intéragir avec d’autres qui partagent ses valeurs ou qui l’admettent en tant que personne. C’est bien sûr important, mais si l’on s’appuie entièrement sur ce type de relation, on finit par se sentir à l’étroit. Il faut se risquer à créer des occasions de contacts avec des gens qui n’ont pas le même sens des valeurs, ni la même façon de penser, ou encore le même âge que soi. C’est le sentiment de désaccord que cela fait naître qui est le plus important.

Cela correspond aussi à « la force des liens faibles » dont parle le sociologue américain Mark Granovetter(*4). Plus encore que les personnes avec qui on a des liens forts, ce sont celles avec qui on a des liens faibles qui fournissent les stimulants les plus intenses et les plus profitables.

Les nouvelles familles de demain

Dorénavant, par communauté, on n’entendra plus un lieu à l’intérieur duquel on se sent en sécurité, mais des points de connexions ouverts vers l’extérieur. C’est le concept de « communauté de connexion ». Ces groupes rempliront un rôle semblable aux synapses qui assurent la transmission de l’influx nerveux. De l’autre côté d’un point de connexion s’ouvrent des liens avec un grand nombre d’inconnus. Il est aujourd’hui possible d’être relié au monde entier grâce à Internet.

Ces points de connexion avec autrui nous donnent une force d’action et d’énergie dont nous n’avions même pas idée. Ils permettent aussi de nous libérer de cette cage dorée que représente la famille ou le lieu de travail, où de nombreuses personnes se sentaient certes en sécurité, mais complétement esseulées. C’est une libération de la dépendance exclusive à la famille et au travail, et aussi la multiplication des rôles sociétaux du soi. Ce point de vue est probablement nécessaire non seulement pour les célibataires mais aussi pour les personnes mariées.

Les individus sont liés par ces points qui forment tout d’abord le fil d’une ligne. Puis le fil s’entrecroise avec une multitude d’autres et finit par créer une grande toile... Voici la nouvelle architecture de la famille qui tend vers une société individualisée, vers une société dans laquelle des personnes qui partagent la même façon de penser et les mêmes valeurs, même si elles ne sont pas liées par le sang, même si elles ne vivent pas sous le même toit, se rejoignent entre elles quelque part, vers une société où l’on se soutient mutuellement. C’est cela, la forme future des « familles élargies » que je propose.

(Photo de titre : Pixta)

(*1) ^ Selon le rapport du troisième comité de recherche spécial de la Chambre des Conseillers de 2006, La population et la famille japonaise d’un point de vue historique.

(*2) ^ Taux qui montre approximativement combien de personnes étaient divorcées par unité de mille habitants.

(*3) ^ Sociologue d’origine polonaise (1925-2017). Professeur émérite de l’université de Leeds et de Varsovie.

(*4) ^ Professeur de sociologie à l’Université de Stanford, né en 1943.