Pour que l’on cesse de regarder les mangas de haut...
Le musée des mangas a été établi en 1995 dans la ville natale de Yaguchi, Masuda-machi (qui a depuis été rattachée à Yokote). Yaguchi lui-même a joué un rôle crucial dans la campagne pour persuader le gouvernement local des mérites de son idée. Quand Tezuka Osamu (1928-1989), la grande idole de Yaguchi, a commencé à produire ses chefs-d’œuvres, les mangas n’avaient que peu de prestige. Tezuka s’est battu contre les préjugés, faisant fréquemment des apparitions télévisées pour plaider les mérites du manga en tant que forme d’art originale digne de respect. Yaguchi a poursuivi ce combat. Dans une ville provinciale où les vieilles manières de pensée héritées de la tradition féodale persistaient encore, il fallait beaucoup de confiance en soi et de détermination pour quitter un travail de l’élite en col blanc afin de se plonger dans les tâches d’encre du monde du manga.
« Je me rappelle qu’une fois au collège, certains d’entre nous se faisaient passer des mangas pendant les cours. Un jour, un enseignant nous a surpris. Je me souviens à quel point il était furieux. Il nous a dit que les mangas n’étaient que des déchets, qu’ils auraient une influence terrible sur notre éducation et qu’ils ne nous apporteraient que du malheur, comme une peste qui descendrait sur les champs et ruinerait les récoltes. Bien évidemment, en grandissant, j’ai fini par écrire un manga qui a connu un immense succès. Je voulais redonner ses lettres de noblesse au genre, afin que les gens cessent de le regarder de haut. C’est ce qui m’a donné l’idée de placer des mangas dans un musée public dans lequel les visiteurs pourraient admirer les dessins originaux. Je pense que c’est en les regardant qu’on sent vraiment la présence vivante et respirante de l’auteur. »
Yaguchi m’a dit qu’il n’avait pas voulu donner son nom au musée, parce que son plan était d’y présenter et d’y préserver les œuvres d’autres auteurs également.
Yaguchi a approché d’autres mangaka et leur a demandé s’ils voulaient bien donner des dessins au musée. Higashimura Akiko (connue pour Kurage-hime, « Princess Jellyfish »), grande fan de Yaguchi qui a déclaré garder des volumes de Paul le pêcheur à ses côtés pour s’en inspirer lorsque son histoire nécessitait de dessiner des scènes de nature, a répondu présente. Yaguchi lui avait suggéré cette idée lors d’un dîner dans son restaurant de sushis préféré, aux alentours de son quartier.
« Tous mes originaux prenaient la poussière dans un placard chez moi, donc lorsque Yaguchi-sensei m’a proposé de les accueillir dans la collection de son nouveau musée, j’étais absolument ravie. Maintenant je sais que peu importe ce qui arrive, mes dessins seront toujours en sécurité, même si ma maison prend feu. Ça m’a vraiment soulagé d’un poids ! »
Après avoir augmenté sa collection de dessins originaux et de manuscrits et suite à d’importantes rénovations, le musée du manga de Yokote Masuda a réouvert en mai 2019. C’est le seul endroit de ce genre au Japon qui s’engage à préserver les manuscrits originaux et à utiliser les dessins afin d’amener les histoires et leurs créateurs à de nouvelles audiences. Le gouvernement de la ville de Yokote a investi environ 900 millions de yens (6,2 millions d’euros) pour couvrir les coûts du projet, et espère que le musée contribuera à faire de la ville une destination touristique de choix. Yaguchi m’a décrit la mission du musée dans les termes suivants.
« Le manga s’est développé à travers les années, combinant tous les éléments qui en font quelque chose de si divertissant : la tristesse, l’excitation, l’amour… le musée contient tout ce que vous avez besoin de savoir à propos des bandes dessinées japonaises et de ce qui les rend si unique. Les dessins originaux, les manuscrits dans lesquels les auteurs ont déversé leurs expériences de vie et leurs talents idéaux… Vous pourrez tout voir ici de vos propres yeux. J’espère que le musée pourra devenir un endroit où les gens viendront en apprendre plus à propos des mangas, et qu’il contribuera à faire croître et à encourager la jeune génération de mangaka à l’avenir. »
Préservation et numérisation
Le travail de restauration du musée est constitué de deux facettes complémentaires. En plus de préserver les manuscrits originaux, le musée numérise également les papiers pour une utilisation future. L’œuvre originale est d’abord scannée page par page en haute résolution (1 200 dpi, soit trois fois plus que le standard de 400 dpi). Cela prend environ 10 minutes pour numériser une seule page. Ensuite, chaque page de dessin original est soigneusement emballé dans un papier sans acide, avant d’être placé dans une enveloppe spéciale sans acide (contenant chacune une seule partie d’une série) pour être stockée dans un entrepôt à la température contrôlée. Tout est fait à la main. En fait, quand Matagi, le manga de Yaguchi sur les chasseurs traditionnels, a été publié à nouveau en 2017, ce sont les données obtenues par le musée qui ont été utilisées en tant que matériau source pour la réédition.
Impressionnés par ce travail méticuleux de préservation de la plus haute qualité, de plus en plus d’artistes signent pour faire don de leurs manuscrits. À la fin de l’année 2020, près de 180 auteurs avaient déposé leurs papiers dans le musée, qui compte désormais près de 400 000 pièces. Des artistes tels que Saitô Takao, auteur de Golgo 13, et Urasawa Naoki, connu pour Monster et 20th Century Boy, ont fait don de l’intégralité de leurs collections. D’autres donateurs de renom sont Kôjima Gôseki (Kozure ôkami, « Lone Wolf & Cub ») Nôjô Jun’ichi (Gekka no kishi, « Moonlight Shôgi ») et Higashi Akiko. Le musée a suffisamment d’espace de stockage pour contenir 700 000 pièces.
Un plan pour établir le Centre national des arts médiatiques a d’abord été discuté à l’époque où Asô Tarô était Premier ministre, mais le projet a rapidement été tourné un ridicule comme un « manga café national », avant d’être démantelé quand le Parti démocrate du Japon a pris le pouvoir en 2009. Avant sa mort, Yaguchi a souvent repensé à ce Centre, en insistant sur le fait que faire revivre cette idée était plus importante aujourd’hui que jamais, une décennie plus tard. « Si nous pouvions établir une sorte d’archive nationale du manga, j’aimerais que le musée du manga de Yokote Masuda devienne une sorte d’annexe de cette structure plus grande. Nous avons beaucoup d’espace là-bas qui pourrait servir utilement en temps que centre de stockage pour les manuscrits et les dessins originaux. »
Grâce à des connaissances, j’ai pu envoyer des copies de ma biographie à Suga Yoshihide (Premier ministre à l’époque de la rédaction de cet article), qui a également grandi dans la préfecture d’Akita, et au vice-Premier ministre Asô Tarô, qui se décrit lui-même comme un féru de manga et de dessins animés. J’ai rapidement reçu des lettres de réponse de la part des deux hommes, dans lesquelles ils avaient pris le temps, malgré les problèmes de la crise du coronavirus, d’écrire à propos de leurs tendres souvenirs d’Akita et de leurs idées pour le Centre national des médias artistiques. J’ai bon espoir de voir des politiques mises en place afin de faire du rêve de Yaguchi une réalité dans un avenir proche.
(Photo de titre : Yaguchi Takao photographié à son domicile de l’arrondissement de Setagaya, à Tokyo. Toutes les photos sont de l’auteur de l’article.)



