À l’époque d’Edo, les chats sont en majorité effrayants

Cette image de chat était autrefois distribuée dans le sanctuaire Bandai Jinja du département de Fukushima à l’époque où prospérait l’élevage du ver à soie. Le temple Enchiji situé non loin conserve dans ses archives le bloc d’impression originel.
Cette image de chat était autrefois distribuée dans le sanctuaire Bandai de la préfecture de Fukushima à l’époque où prospérait l’élevage du ver à soie. Le temple Enichi-ji situé non loin conserve dans ses archives le bloc d’impression originel.

Ainsi , s’il y a des chats comme le « chat du temple » qui rendent service à leur maître, il existe aussi des chats monstrueux qui attaquent les humains comme les neko-mata. À l’époque d’Edo (1603-1868), l’image prédominante était plutôt la seconde.

« On peut supposer que cette image est liée à l’alimentation des chats. Leurs besoins calorifiques journaliers sont l’équivalent de dix souris. Il leur faut une grande quantité de protéines, et ils supportent très mal le jeûne. Un chat affamé mangera n’importe quelle viande. Avant l’époque moderne, des gens ont vu des chats déterrer des cadavres pour s’en nourrir, et cela a suscité la peur. Il se peut que ce soit la raison pour laquelle est née l’image du chat monstrueux, ou bake-neko. De plus, ils sont carnivores, et supportent mal les glucides comme le riz. À l’époque d’Edo, les chats se mettaient souvent debout sur leurs pattes arrière la nuit pour lécher l’huile de poisson qui alimentaient les lanternes. Cette vision a peut-être effrayé les gens. »

À cette période-là, la valeur des chats était élevée. « Dans les régions où l’on élevait le ver à soie, ils étaient vendus comme des animaux utiles, capables de le protéger des ravages des rongeurs. On trouve des documents qui montrent qu’un cheval valait un ryô, la pièce de monnaie commune, et un chat cinq. »

Et d’où viennent les fameux maneki-neko ?

C’est à la même époque que sont devenus populaires les représentations montrant les chats une patte avant levée, les fameux maneki-neko (« chat qui invite »), image qui selon la croyance populaire était favorable au commerce. Toutes sortes de thèses s’affrontent quant à l’origine de cette représentation.

Les maneki-neko de temple Gotanjô-ji, en couvreture de l'ouvrage d'Iwazaki Kenji
Les maneki-neko du temple Gôtoku-ji, en couverture de l’ouvrage d’Iwazaki Kenji

Le temple Gôtoku-ji, à Tokyo, est connu pour ses maneki-neko. Autrefois, c’était un temple appauvri, connu sous le nom de Kôtoku-in. Un jour que Ii Naotaka, un grand seigneur (daimyô) de l’époque d’Edo, revenait avec sa suite d’une chasse au faucon, le chat du moine du temple a attiré leur attention en levant la patte pour les inviter à s’abriter dans l’édifice. Ils l’ont suivi et immédiatement après, il y a eu un orage. Très content d’avoir échappé à cette intempérie, et heureux d’avoir ainsi entendu le bonze lui parler d’un enseignement du Bouddha, Naotaka décidé d’en faire son temple familial, ce qui assura sa prospérité. Aujourd’hui, il s’y trouve un pavillon appelé Shôfuku-den, c’est-à-dire « autel qui invite le bonheur », à côté duquel les visiteurs disposent les très nombreuses statuettes de maneki-neko qu’ils offrent au temple.

Le sanctuaire Imado, très populaire car il est bénéfique aux unions, est aussi connu comme le sanctuaire des maneki-neko. Il y a devant le bâtiment central quelques maneki-neko géants. Cet endroit n’est pas celui qui a vu la naissance de cette représentation, mais celui de la céramique imado-yaki. Les statuettes en imado-yaki en forme de chat, appelée marushime-neko, populaires à la la fin de l’époque d’Edo, pourraient être la forme originelle des maneki-neko.

Le maneki-neko géant du sanctuaire Imado-jinja et deux statuettes marushimeneko en céramique
Les maneki-neko géants du sanctuaire Imado et deux statuettes marushime-neko en céramique

Selon une autre théorie, le chat d’Usugumo Daiyū, une oïran, courtisane de haut rang du quartier de plaisir de Yoshiwara, qui l’aurait protégée d’un grand serpent, aurait à voir avec la naissance de la figure du maneki-neko. « Il existe un fort lien entre les prostituées et les chats. Plusieurs légendes parlent de chats sensibles à leur beauté, qui leur auraient exprimé leur gratitude de diverses manières. »

Pourquoi les maneki-neko portent-ils souvent un collier rouge ? « Il y a dans l’ouvrage Notes de chevet un passage qui décrit un chat portant un collier rouge. Et les bijin-ga, les estampes de belles femmes de l’époque d’Edo, montrant des chats noir et blanc avec un collier rouge comme celui de la Princesse troisième dans le Dit du Genji ont connu un grand succès. C’est pour cette raison que les maneki-neko portent souvent encore aujourd’hui un collier rouge.

Plus jamais de chats en laisse

À l’époque de Heian, les chats étaient des animaux princiers que seuls les nobles pouvaient posséder, on les gardait en laisse pour éviter qu’ils s’enfuient. Et même à l’époque d’Edo, les amateurs de chats en faisaient de même. »

Cette habitude a subsisté jusqu’au XVIe siècle environ. On sait aussi qu’un édit impérial proclamé à Kyoto en 1602 ordonnait que les chats ne soient plus tenus en laisse. Il a été pris parce que la ville grandissait et que les rongeurs commettaient des ravages. Mais les chats ont continué à être appréciés comme animaux familiers de prestige, et certains de leurs maîtres continuaient à les garder en laisse de peur qu’ils soient volés. Ce n’est qu’après l’édit « de compassion pour les animaux » pris en 1685 par Tokugawa Tsunayoshi, cinquième shogun, qui interdisait de garder les chats en laisse, que les chats ont vécu sans entraves.

Aujourd’hui, la moitié des chats domestiques sont en surpoids

Aujourd’hui, les chats au Japon sont principalement élevés en appartement.

« Protégés des épidémies et des accidents de circulation, ils vivent plus longtemps. Cela ne leur procure pas nécessairement le bonheur. Ils sont sujets aux problèmes rénaux et urinaires, et les recherches récentes tendent à montrer que ces difficultés sont dues au stress. De plus en plus de chats souffrent aussi d’embonpoint. Une enquête récente sur l’indice de masse corporelle des chats montre que la moitié des chats japonais sont en surpoids. Avec la crise sanitaire, les chats sont recherchés comme un facteur de réconfort, et leur prix monte comme à l’époque d’Edo. Je ne suis pas sûr que cela soit une bonne chose. »

Iwazaki Eiji souhaite le bonheur des chats d’aujourd’hui, mais il a aussi l’ambition de préserver les légendes concernant les chats japonais. « Beaucoup de documents à ce sujet ont disparu au cours de guerres et de catastrophes, et les personnes qui connaissent ces histoires sont de moins en moins nombreuses. Comme j’aimerais les faire connaître à l’étranger, je serais très heureux si le livre que j’ai écrit au sujet des légendes de chats à Tokyo était traduit en anglais. Et j’ai aussi le projet de rassembler les légendes de chats de l’ensemble du Japon. La crise sanitaire affecte les sanctuaires et les temples, et je voudrais que les histoires de chats qui y sont liées contribuent à leur amélioration. »

(Texte et interview de Iwazaki Eiji par Itakura Kimie, de Nippon.com. Photo de titre : la statue de chat qui accueille les visiteurs dans le sanctuaire Nambu de Nagaoka. Sauf indication contraire, toutes les photos de cet article ont été prises par l’auteur.)