La vision du monde des Aïnous au cœur de l’histoire

Sugimoto est un exilé lui aussi, puisque les membres de sa famille avaient été écartés par les résidents de leur village de la préfecture de Kanagawa après avoir été affligés d’une maladie infectieuse mortelle.

Il est le seul survivant de son foyer, et avant que la contagion ne s’empare de la vie du dernier membre de sa famille, il décide de brûler sa maison et de partir du village, laissant derrière lui son âme sœur et ancienne partenaire amoureuse, Umeko. De retour deux ans plus tard, après avoir constaté avec satisfaction qu’il avait réussi à guérir, il découvre avec stupeur que durant son absence, sa bien-aimée s’est mariée avec son meilleur ami Kenmochi Toraji.

Cependant, Umeko commence à perdre la vue. Pendant ce temps, son époux est envoyé à la guerre au côté de Sugimoto et meurt sur le champ de bataille. Promettant à son ami mourant qu’il prendrait soin de sa veuve et de leur enfant, c’est la prise de conscience du fait qu’il a besoin d’argent pour financer le traitement des yeux déficients d’Umeko qui motive Sugimoto à chercher fortune à Hokkaidô.

Sugimoto n’a pas réussi à stopper la maladie qui a emporté sa famille, mais il est lui-même parvenu à y survivre. Ce qui pousse Sugimoto à poursuivre sa quête (en dehors de sa robustesse incroyable et de ses prouesses martiales et athlétiques) est sa croyance grandissante en son immortalité.

Finalement, Asirpa-san (telle que Sugimoto tient à l’appeler, avec le suffixe honorifique « san » ajouté à son nom) est une membre de l’une des minorités ethniques du Japon. À l’époque préhistorique, les ancêtres des Aïnous vivaient en tant que chasseurs-cueilleurs tout autour du Japon. Mais à mesure qu’une société agraire basée sur la culture du riz s’enracine dans le pays, ils ont été amenés plus au nord, et Hokkaidô est devenu leur bastion final. L’époque médiévale a vu l’émergence de la culture unique d’Okhotsk, dont le peuple a commencé à commercer avec les Japonais. Mais durant les débuts de la modernité, la dominance économique de l’île principale du pays a grandi, et à partir de la Restauration de Meiji, la culture Aïnoue a commencé à disparaître, avec notamment l’adoption forcée de noms japonais.

Mais la vision du monde des Aïnous, leur compréhension de la vie en harmonie avec la nature, ainsi que leur hardiesse, requise à la survie dans la nature cruelle de Hokkaidô, sont restées intactes. Golden Kamui est donc également un portail vers le mode de vie de cette minorité ethnique, qui explique leur mentalité, leurs innovations, ainsi que leur existence en tant que chasseur-cueilleur. C’est l’un des autres points d’attrait majeur de l’œuvre.

Et bien que le trésor caché fasse partie de l’héritage de son peuple, les propres raisons d’Asirpa pour se joindre à la chasse sont plus personnelles : découvrir ce qui est arrivé à son père (qui serait mort en protégeant le trésor), en apprendre davantage sur la responsabilité qui lui a été confiée, et enfin, se trouver elle-même.

Mais bien que ces personnages représentent tous des minorités, ce n’est pas pour autant dire qu’ils sont faibles et à la recherche de protection. Car s’ils l’étaient, ils ne pourraient pas survivre bien longtemps à la bataille pour l’or au sein des dangereux paysages du nord. En vérité, chacun des individus décrits dans Golden Kamui est doté d’une force de survie débordante.

Si l’on veut bien m’excuser de raconter une histoire personnelle, je me souviens qu’en travaillant pour une publication de manga dans ma jeunesse, un collègue plus expérimenté m’avait dit une fois : « Les mangas ne sont pas un bon mode d’expression s’ils ne sont pas connectés à la libido des êtres humains à un niveau fondamental ». Quand cette libido va un peu trop loin, on peut dire qu’on s’approche de la perversion, et Golden Kamui est une œuvre qui semble constamment prête à franchir cette ligne rouge.

Qu’est-ce qu’est, en vérité, la forme d’art qu’on appelle le manga ? J’en ai entendu parler comme d’une forme d’expression offrant un soutien total aux désirs humains (et je ne peux qu’admettre la véracité de cette définition). Mais c’est précisément parce que ces convoitises sont partagées par tous les hommes que ce manga a pu trouver une telle popularité hors des frontières nationales. Golden Kamui sait particulièrement bien mettre en relief l’universalité des désirs humains.

Il est fascinant de constater que les acteurs de cette chasse au trésor sont plus étroitement liés à des groupes en fonction des différentes manières dont ils se déplacent dans le monde. Les soldats de la 7e division subissent de folles manipulations psychologiques qui les rendent encore plus soudés, tandis que le groupe de Hijikata trouve son unité dans la poursuite d’objectifs communs, tout du moins au début de l’histoire. Sugimoto et Asirpa, et plus tard Shiraishi, un maître des évasions de prison qui se joint à eux, renforcent leur relation en tissant de profonds liens de confiance.

En examinant ce qui rassemble ces peuples, c’est la nation qui semble être l’élément le plus important pour définir leurs liens. Golden Kamui, en tant qu’histoire de ceux qui ont à la fois forgés et brisés leurs connections, est une explication de la façon dont les gens créent des « pays » qui leur sont propres. J’espère que vous saurez trouver le temps de découvrir comment, à la fin de l’histoire, ceci arrive de manière imprévue, grâce à une source à laquelle nul ne pouvait s’attendre...

(Photo de titre de Nippon.com)