Jeux et exorcisme
Koyama pointe du doigt une chose inhabituelle propre aux rituels japonais : « Les exorcismes chinois sont essentiellement basés sur des techniques taoïstes, tandis que les Japonais utilisent une forme de magie bouddhiste appelée jujutsu. Quand le bouddhisme est arrivé vers le Japon depuis la Chine au VIe siècle, il a naturellement été influencé par la pensée chinoise. Il est intéressant de voir qu’au XIIe siècle, des jeux comme le go, le sugoroku ou le shôgi ont commencé à être utilisé dans l’exorcisme des mononoke. Ces jeux viennent également de Chine mais ils n’étaient pas utilisés dans ce type de rituels à ma connaissance. » Elle ajoute : « Le son des pierres de go ou des dés se cognant au plateau de jeu a peut-être été considéré comme un moyen efficace de bannir les mauvais esprits du corps. »
Le go et le sugoroku ont originellement été associés aux cérémonies et à la divination, mais de nombreux documents historiques montrent qu’ils étaient également utilisés pour guérir des maladies, notamment dans le cadre des exorcismes. Par exemple, une description écrite montre la manière dont l’empereur retraité Go-Shirakawa jouait au jeu de table sugoroku toute la nuit afin de guérir sa maladie causée par un mononoke. Au XIIIe siècle, un livre des pratiques de cour et des cérémonies décrit un yorimashi utilisant un plateau de go.
La peur comme divertissement
Tandis que l’association entre le corps vidé de son âme et l’âme elle-même se renforçait progressivement, l’esprit a commencé à être perçu comme quelque chose qui restait dans la tombe. À partir de la première moitié du XIIe siècle environ, les gens ont commencé à visiter les cimetières et à faire des offrandes. Au début de l’époque moderne, il était courant de considérer les défunts comme résidant dans leurs tombes.
Autour du XVe siècle, le mot yûrei a commencé à passer de la description d’une âme d’un défunt commémoré à celle d’un esprit vengeur. « La pièce de théâtre nô Funa-Benkei (« Benkei sur un bateau ») montre un yûrei plein de ressentiment », déclare Koyama. « Le fantôme de Taira no Tomomori, qui s’est noyé lors de la bataille de Dan-no-ura, se désigne lui-même comme un yûrei, et porte son épée, jurant d’envoyer Yoshitsune sous les vagues. »
Différentes significations du terme yûrei peuvent être trouvées dans des mots comme mononoke, onryô et akuryô, et au fil des années, il est devenu de plus en plus difficile de les distinguer précisément.
Durant l’époque d’Edo (1603-1868), une croyance établissait qu’une mauvaise relation avec quelqu’un dans la vie pourrait amener cette personne à se venger après sa mort. Les yûrei vengeurs sont alors devenus plus communs, et ils étaient souvent confondus avec les mononoke.
Malgré la peur des fantômes, les gens de l’époque d’Edo étaient sceptiques de l’existence de tels esprits. Peut-être que la paix relative de cette époque avait suscité un désir d’excitation au sein du public, qui pouvait se voir dans la popularité des kaidan (histoires de fantômes) et des illustrations de yûrei peintes par de nombreux artistes. De nouveau, les yûrei et les mononoke étaient mélangés à des mots comme yôkai et obake.
Tandis que les gens se demandaient comment traiter avec ces créatures, une anecdote raconte que Matsuo Bashô avait été capable d’envoyer un esprit vers l’autre monde en composant un poème.

Une perception changeante de l’âme
Il y a quelques années de cela à l’université Nishôgakusha, des chercheurs de différents domaines tels que l’histoire, les médias, la littérature et la religion se sont rassemblés pour mener une étude conjointe de recherche sur l’âme. Koyama était l’un des membres clés de cette équipe.
« L’âme est un sujet important pour comprendre l’histoire spirituelle du Japon », déclare-t-elle. « Les recherches japonaises se sont principalement focalisées sur l’histoire économique et politique du pays. Les études sur les fantômes et les âmes étaient surtout centrées sur la littérature de l’époque d’Edo. Examiner la manière dont elle est décrite dans les archives, dans le contexte de l’histoire religieuse du pays, représente un nouveau point de vue. »
Comme à l’époque d’Edo, l’exploitation de la peur en tant que divertissement existe également de nos jours.
« Sans même croire aux esprits, les gens tiennent des services commémoratifs, visitent des cimetières, et demandent de l’aide et de la protection », commente Koyama. « De nombreux Japonais pensent encore quelque part que les esprits ont des pouvoirs surnaturels. Dans ce sens, on peut dire qu’il y encore des « échanges » avec le monde des morts.
« Il y a cependant toujours cette impression qu’il n’est pas nécessaire de visiter les cimetières, puisque ce ne serait pas dans leur tombe que les esprits résident vraiment. Aujourd’hui, il est devenu acceptable d’avoir un arbre funéraire, ou de disperser les cendres d’un défunt, ainsi que de faire toutes sortes d’autres pratiques du même genre liées à l’idée de rendre le corps d’un mort à la nature. Puisque l’esprit n’est plus vu comme étant dans la tombe, mais à un autre endroit, et que l’association entre corps et âme s’est réduite, nous nous approchons de l’ancienne conception de la mort, dans laquelle les restes n’étaient pas importants. Aujourd’hui, nous sommes dans une période transitoire de notre perception de l’âme. Je pense par ailleurs que la pandémie a pesé sur cette tendance. »
Cette étude s’est également ouverte à d’autres aspects des esprits, en dehors de leur approche historique. « Par exemple, les fantômes contemporains cherchent de nouvelles manières de nous hanter », note Koyama. « Dans le film Ring, la malédiction de Sadako se trouvait dans une cassette vidéo, mais nous vivons désormais à l’ère digitale. Les fantômes des films d’horreur se manifestent aujourd’hui sur les réseaux sociaux. Ils peuvent par exemple apparaître sur Zoom. Les zashiki warashi (esprits des enfants) peuvent être trouvés sur LINE, et les personnes décédées peuvent bien écrire sur Facebook et Twitter... »
(Texte et interview par Itakura Kimie, de Nippon.com. Photo de titre : Kimasa/Pixta)