Le premier personnage gay du Rumic World
Dans Ranma 1/2, tous les personnages dont le genre est ambigu sont hétérosexuels. Y compris Ranma lui-même, Kuonji Ukyô, une fille qui a « abandonné sa féminité » et s’habille comme un garçon, et un autre personnage masculin qui est pour sa part amoureux d’Ukyô et porte des vêtements féminins. Il en va de même pour Urusei Yatsura. En 1984, dans Kataritsukuse netsuai jidai (« Tout dire sur les années passionnées »), Takahashi elle-même disait : « Les interactions hommes-femmes sont le fondement de tout. Peu importe ce que vous faites, vous ne pouvez pas laisser de côté les éléments masculins et féminins. »
Le premier personnage à briser cette règle tacite fut Jakotsu, l’un des antagonistes de Inuyasha (publié entre 1996 et 2008). Jakotsu est un homme qui porte un kimono féminin. Alors que Ryûnosuke d’Urusei Yatsura était le résultat d’un processus qui consistait à prendre un beau gosse et à le faire glisser vers la féminité, Jakotsu avait à l’origine été conçu comme une femme, mais il a fini par devenir un homme quand Takahashi s’est rendu compte qu’elle était réticente à dessiner « Inuyasha en train de combattre une femme à mort », comme elle l’a déclaré. « C’était la première fois que je dessinais un personnage masculin qui aimait les hommes », a déclaré la mangaka.
Le développement et la conception de Jakotsu tournaient autour de la féminité, et il peut donc aussi être considéré comme un personnage gay, représentant ici une variation de la romance hétérosexuelle.
L’évolution des formes d’amour au fil des décennies
Dans Rinne (publiée entre 2009 et 2018), nous rencontrons pour la première fois un personnage au physique conventionnellement masculin qui aime un autre garçon : Matsugo, ami d’enfance du protagoniste de la série, Rokudô Rinne. Matsugo est particulièrement attirant, ayant poursuivi l’amélioration de son apparence et de son intellect grâce à des efforts constants, et est complètement dévoué à Rinne, sans aucun intérêt pour les affections de sa belle camarade de classe, Anju.
Matsugo insiste sur le fait que ce qu’il ressent pour Rinne est « de l’amitié », mais son entourage ne tarde pas à lui faire la remarque : « Tu veux dire de l’amour ? » Lorsque les personnages visitent un monde où les gens peuvent rêver de tout ce qu’ils veulent, Matsugo et Rinne dansent main dans la main, vêtus de smokings, à travers un champ de fleurs, en criant : « Faisons vœu d’amitié éternelle à la chapelle ! »
Cette histoire burlesque navigue entre la romance classique homme-femme (comme dans un manga shôjo où le sauveur de l’héroïne s’avère être un ami d’enfance longtemps perdu) et la « bromance » entre deux hommes.
Transcender de nouvelles frontières à l’ère Reiwa
Tout au long de l’œuvre de Takahashi, les personnages qui franchissent les frontières de genre sautent au-dessus des préjugés afin d’atteindre l’apparence ou la relation qu’ils désirent. Ils sont énergiques, libres et audacieux, guidés non pas par le bon sens, mais par ce qu’ils sont réellement.
Il ne faut pas non plus négliger le fait qu’ils sont tous traités comme des personnages comiques, ou encore comme des « pervers » anormaux. Urusei Yatsura, Ranma 1/2… chacune de ces œuvres reflète les valeurs de leur époque, désormais révolue.
La série actuelle de Takahashi Rumiko, Mao, est toujours en cours de publication dans le magazine hebdomadaire Shônen Sunday. Après des décennies d’évolution constante, toujours à l’avant-garde de la scène des shônen manga, comment Takahashi représentera-t-elle les transgresseurs du genre de l’ère Reiwa (débutée en 2019) dont personne ne rira plus ? Nous n’avons plus qu’à attendre le jour où elle transcendera sans effort les attentes de ses fans et s’attaquera aux conceptions rigides qui persistent encore aujourd’hui.
(Photo de titre : Ranma dans sa forme féminine. Dans l’anime, ses cheveux rouges sont sa signature. © Takahashi Rumiko, Shôgakukan/Ranma 1/2 Production Committee)


