La réssurection d’une technique oubliée
Juste au-dessus de la colline, à partir de la nouvelle aile, une structure en bois imposante : c’est le bâtiment principal du musée. Ici sont exposées les plus belles créations de Kubota Itchiku, ses kimonos Tsujigahana. Cette petite pyramide soutenue par 16 poutres massives de cyprès hiba millénaires de la préfecture d’Aomori semble être LA demeure idéale pour entreposer ses chefs-d'œuvre de soie, notamment inspirés du de la nature et du mont Fuji.
Tout d’abord, les yeux des visiteurs sont captivés par la lumière du soleil qui se déverse à travers les baies vitrées au sommet de la pyramide, puis par la beauté profonde des kimonos illuminés au-dessous. Trois vêtements ont été sélectionnés et exposés sur une estrade surélevée au centre du hall. Suspendues, on ne peut qu’être ébahi par leur longueur de 2 mètres environ. Plusieurs d’une vingtaine d’autres kimonos orne les quatre murs.
Dans son ensemble, la salle est à couper le souffle. Vus de loin, les kimonos présentent des teintes plus ou moins uniformes ; du rouge ou du bleu pâle. Mais ne vous y trompez pas ! Approchez-vous d’un de ces kimonos et vous serez comme happé par la profondeur et la complexité de son dessin. Des teintes plus claires créent des parties sombres, et la topographie en trois dimensions du vêtement teint se complexifie à mesure que le visiteur se rapproche.
Cette complexité est obtenue grâce à la technique de Tsujigahana. Cette technique était jadis tombée dans l’oubli, mais d’après Miyahara Sakuo, directeur émérite du musée, lorsque Kubota Itchiku, à 20 ans, a vu un morceau de tissu teinté de Tsujigahana dans le musée natinal de Tokyo, il a été instantanément captivé par son potentiel. Il consacra vingt années de sa vie, y mêlant son propre sens de la couleur, pour redonner vie à cet art tombé dans les abîmes du temps.
La technique de Tsujigahana a vu le jour pendant l’époque de Muromachi (1336-1573). Sa base est la teinture par nouage, mais elle s’appuie sur des images peintes, des broderies, et l’application de feuilles d’or, entre autres touches décoratives. La splendeur à couper le souffle des kimonos Tsujigahana était très appréciée des puissants seigneurs de guerre durant la période Sengoku (1467-1590). Cependant, le début de l’époque d’Edo (1603-1868), vit l’apparition des techniques de teinture Yûzen, permettant une expression artistique plus libre avec une plus grande efficacité dans le processus de production. Les artisans de Tsujigahana disparurent ainsi peu à peu, emportant avec eux leur art.
Kubota Itchiku était déterminé à redonner vie au Tsujigahana, un rêve auquel il dut renoncer, au moins pour un temps, à la fin de la Seconde Guerre mondiale. À l’âge de 28 ans, il fut envoyé dans un camp d’internement en Sibérie où il passa six années extrêmement difficiles, jusqu’à ce que les Soviétiques le libèrent et qu’il revienne sain et sauf au Japon. À 40 ans, il commença enfin sa carrière, résolument décidé à consacrer le reste de sa vie à l’art perdu du Tsujigahana.
S’ensuivirent des années de tâtonnements. Kubota Itchiku dut attendre ses 60 ans pour avoir suffisamment confiance en ses œuvres et organiser sa première exposition en solo. Avec ses créations, cet artisan encore sans nom venait alors de percer et enflamma instantanément le monde du kimono et des arts textiles en général. Le public découvrait le style Itchiku Tsujigahana. Il rencontrait également un grand succès parmi les Américains et les Européens, si bien que Kubota Itchiku exposera ses kimonos à l’étranger. En 1990, il est nommé Chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres par le gouvernement français. En 1995, il est devenu le premier artiste vivant présenté dans une exposition personnelle à la Smithsonian Institution à Washington DC.
Miyahara Sakuo fut pendant de nombreuses années le principal apprenti du maître. Il explique la technique de Tsujigahana : « Elle utilise des compositions audacieuses et dynamiques, et une riche palette de couleurs. Les fronces laissés dans le tissu après le retrait des nœuds lui confèrent une topographie complexe, et des broderies sont ajoutées aux parties en relief pour accentuer sa tridimensionnalité et ses dégradés. En contraste de l’insolence, pour ainsi dire, de la technique de la teinture nouée (shibori), de minuscules fleurs (motif appelé karahana) sont peintes avec une touche délicate. Le résultat final est l’une des principales caractéristiques des techniques de Tsujigahana : des vues très différentes que vous obtenez du même travail selon la distance à laquelle vous l’observez. »

La technique de Kubota Itchiku ne repose pas uniquement sur les méthodes et les matériaux du passé, explique Miyahara Sakuo. « Un tournant majeur dans le développement de son art a été sa découverte des colorants chimiques modernes, dont la manipulation est extrêmement difficile. Contrairement aux colorants traditionnels à base de plantes, les colorants chimiques ont tendance à se séparer lorsque vous essayez de les mélanger pour créer de nouvelles couleurs. Mais le maître Kubota a découvert que ce problème pouvait être résolu en ajoutant de l’eau chaude. Cela facilite d’une part le contrôle des couleurs finales dans le tissu teint mais également l’application en elle-même de la couleur désirée aux parties nouées. Cela a permis la réalisation d’une présentation en couleurs propre à l’artiste. »





