Les geishas et les prostituées se dispersent
Le florissant Shin-Yoshiwara se transforme à la Restauration de Meiji. Sur l’influence de l’Occident, le nouveau gouvernement promulgue en 1872 un décret affranchissant les geishas et les prostituées et distinguant clairement ces deux types de personnes. Mais avec la diminution du nombre de banquets et des prestations artistiques associées, même les célèbres processions d’oiran finissent par tomber en désuétude. Les jeunes femmes se dispersent dans les autres quartiers de sociabilité qui se sont développés en marge de Yoshiwara à Hanamachi, Shimbashi et Yanagibashi.
L’étang Benten a été creusé dans le parc Hanazono au milieu de l’ère Meiji, sur un terrain au sud-ouest du quartier de plaisir. Rapidement adopté, ceux qui habitaient ou travaillaient à Yoshiwara ont pris l’habitude de venir s’y reposer.
À l’ère Taishô (1912-1926), le mouvement pour les droits de l’homme conduit à l’interdiction du célèbre harimise de Yoshiwara, système permettant aux clients de choisir une prostituée à travers un treillis. Le paysage urbain évolue peu à peu, les bâtiments de style occidental se font de plus en plus nombreux. Pourtant Yoshiwara résiste. Né avec Edo, il a traversé les siècles et continue d’être un emblème de la ville et de figurer sur les cartes postales célébrant le Tokyo de l’époque.
Yoshiwara dévasté, le sordide et les rumeurs
Le Grand tremblement de terre du Kantô a détruit Yoshiwara. Ce quartier était densément construit de bâtiments faisant souvent trois étages, on a donc aucune peine à imaginer pourquoi tant de personnes ont été piégées sous les décombres. De nombreux édifices étant en bois, le feu s’est rapidement propagé, augmentant encore le nombre de victimes.
Le tragédie de Yoshiwara a généré son lot de désinformation. Selon l’annonce du commissariat compétent à l’époque, 490 prostituées avaient trouvé la mort dans l’étang Benten car Ô-mon, le seul portail permettant de quitter le quartier était fermé et qu’il leur a été impossible de fuir en sortant de l’enceinte. En réalité, le portail n’était pas fermé à ce moment-là et les six portes de secours étaient également ouvertes. Souvenons-nous que le séisme a eu lieu juste avant midi, or même à l’époque d’Edo, les entrées restaient ouvertes en matinée. De plus, l’étang Benten se trouve à l’extérieur de l’enceinte, il serait donc étrange de dire qu’« elles n’ont pu fuir, le portail fermé est la cause de leur mort dans l’étang… »
Il se trouve toutefois que le syndicat local précisait de son côté qu’avaient été dénombrées « 155 victimes à l’intérieur de l’enceinte (dont 38 personnes de la famille du propriétaire, 88 prostituées, 8 geishas et 21 employés) et 490 victimes à l’extérieur ». En d’autres termes, il y aurait eu moins de 100 prostituées victimes et non 490 mortes dans l’étang. Inexacte, cette substitution de chiffres permettait sans doute de faire sensation. Le même rapport indiquait par ailleurs que « diverses rumeurs sèment le trouble à l’intérieur du quartier des plaisirs ».

Comparer les cartes postales de l’époque nous permet de constater l’ampleur des dégâts. Mais les photographies subsistent et témoignent aussi de l’ancienne superbe de Yoshiwara.
La photo ci-dessous a été prise le 23 octobre 1923, soit moins de deux mois après la tragédie. On y voit un baraquement de fortune dans un champ brûlé et, sur la bannière flottant au vent, on peut lire « Hongo Bar ». Quoi qu’il puisse se passer, Yoshiwara reste fidèle à son esprit hédoniste, cette photo nous montre de quelle résilience ont été capables les survivants.
100 ans après le grand séisme, Yoshiwara retrouve peu à peu son dynamisme
Le 1er septembre 1924, un an après la catastrophe, un service pour le repos des victimes a été donné à l’étang Benten. Trois ans plus tard, en 1926, une statue de Kannon (divinité bouddhique de la miséricorde) a été érigée près du point d’eau. Et depuis, des cérémonies commémorant ce séisme ont lieu chaque année.
« Quand j’étais petit, l’étang Benten était encore assez grand, mais il a été asséché en 1959. L’actuel plan d’eau a été reconstitué à plus petite échelle sur le terrain du sanctuaire de Yoshiwara Benzaiten », explique Yoshiwara Tatsuo.
Yoshiwara a ensuite souffert des raids aériens de la guerre du Pacifique. Le quartier, jadis si emblématique de Tokyo, n’a jamais retrouvé son éclat d’antan, notamment à cause de la mise en oeuvre de la loi de 1958 interdisant la prostitution. Ces dernières années cependant, ce berceau de la culture d’Edo a retrouvé des lettres de noblesse et les touristes sont de plus en plus nombreux à venir s’y promener. L’Université nationale des beaux-arts et le Musée de la musique de Tokyo organisent une exposition intitulée « Le grand Yoshiwara » qui ouvrira ses portes en mars 2024.
Cent ans après le Grand tremblement de terre du Kantô qui a dévasté Tokyo, Yoshiwara renaît peu à peu de ses cendres. Souhaitons que ces lignes vous aient donné envie de vous rendre dans ce quartier si plein de vie.
(Voir également notre article de fond : Yoshiwara, quartier des plaisirs et berceau de la culture d’Edo)
(Toutes les photos sont de l’auteur de l’article.)






