Le piège d’une compétition universitaire « imaginaire »

Quoi qu’il en soit, le Japon est en proie depuis quelque temps à un débat animé sur la nécessité  de rendre les universités de l’Archipel plus compétitives. Mais rares sont ceux qui ont conscience du décalage entre la compétition « réelle » et la compétition purement « imaginaire » que je viens d’évoquer. La qualité de l’enseignement supérieur d’un pays joue à l’évidence un rôle considérable dans la formation de son potentiel humain, au même titre que l’enseignement primaire et secondaire. On peut donc comprendre que les Japonais soient préoccupés par la compétition internationale dans l’enseignement supérieur même si les échanges de personnes et de fonds avec les autres pays ne sont pas très conséquents. Pendant l’année fiscale 2011 (1e avril 2011 – 31 mars 2012), le nombre total des étrangers enseignant à plein temps dans les universités japonaises était d’à peine 6 603, soit moins de 4 % du corps enseignant. Au Japon, le personnel des universités, qu’il s’agisse de l’enseignement ou de la recherche est pour l’essentiel recruté sur place.

Cela ne veut pas dire qu’il est totalement inutile de comparer — dans la mesure où les différences de programme le permettent — la qualité de l’enseignement supérieur japonais avec celle des autres pays de façon à mettre en évidence ses points forts et ses faiblesses. Mais il ne faut pas oublier pour autant que le marché japonais — qu’il s’agisse du travail, de l’enseignement supérieur ou des produits — est protégé par la barrière linguistique que constitue le japonais. C’est grâce à sa taille que ce marché intérieur composé de plus de cent millions d’individus parlant japonais peut continuer à exister. Ceci dit, il est fort possible que les progrès qualitatifs réalisés dans le cadre de cette compétition imaginaire contribueront à améliorer la compétitivité internationale du Japon dans des domaines comme l’économie, les sciences et la technologie, la politique et la diplomatie.

Mais on est loin d’une évaluation sérieuse du degré d’implication des universités japonaises dans la compétition internationale réelle et des problèmes qui en résultent. Les responsables de la réforme de l’enseignement supérieur risquent de confondre les deux et de tenter d’encourager les universités sur la voie de la compétition internationale réelle alors qu’en fait, elles ne sont engagées dans aucune véritable compétition. Et je crains fort que ce soit en pure perte.

Une stratégie de mondialisation sans rapport avec la compétitivité réelle des universités

En ce moment, les universités japonaises sont très préoccupées par des stratégies de mondialisation qui prennent le plus souvent la forme d’une multiplication des cours donnés en anglais ou du nombre des enseignants. Leur objectif c’est d’améliorer leur classement au niveau mondial (voir article « L’université japonaise face à la mondialisation » de Ueyama Takahiro). Mais ces mesures ne sont pas vraiment utiles. Qui plus est, pour la grande majorité des universités japonaises améliorer la compétitivité internationale de cette façon ne contribue en rien à promouvoir les réformes qui s’imposent vraiment. Il faudrait davantage d’initiatives. Si les ressources étaient soigneusement concentrées dans un petit nombre d’établissements triés sur le volet, ce serait une bonne chose. Mais la stratégie actuelle ne permettra pas d’améliorer la compétitivité réelle des universités. Les établissements les plus prestigieux sont certes engagés dans une véritable compétition internationale mais ceci ne concerne qu’un petit nombre de disciplines où la concurrence internationale est déjà féroce. Comme je l’ai dit plus haut, si les choses sont différentes dans d’autres disciplines ou d’autres niveaux de l’enseignement c’est simplement parce qu’il n’y a pas d’initiatives dans ce sens. L’Université de Tokyo (Tôdai), par exemple, ne compte que 6 % d’enseignants non-Japonais, alors que 41 % du corps professoral de l’Université d’Oxford, où j’enseigne, n’est pas Britannique. Et il en va de même pour les élèves. Tôdai n’a au total — tous départements confondus et élèves de deuxième et troisième cycles compris — que 8 % d’étudiants étrangers. À Oxford en revanche, la proportion est de 29 %. En ce qui concerne les étudiants de deuxième et troisième cycle, les chiffres sont de 14 % pour Tôdai et 58 % pour Oxford. De toute évidence, l’université la plus prestigieuse du Japon elle-même ne réussit pas à attirer les meilleurs enseignants et étudiants du monde.

Faire valoir les points forts des universités japonaises

Le Nissan Institute of Japanese Studies de l’Université d’Oxford est un centre de recherches en sciences sociales consacré au Japon qui a vu le jour grâce à une donation d’une entreprise de l’Archipel. Il existe quantités d’exemples similaires dans les universités les plus prestigieuses du monde entier. Mais quand l’Institute for the Physics and Mathematics of the Universe — le premier centre de recherches de l’Université de Tokyo financé par une institution étrangère, en l’occurrence la Kavli Foundation, installée aux États-Unis, qui a déboursé pour l’occasion 570 millions de yens — a ouvert ses portes, il y a deux ans, la nouvelle a tellement surpris les Japonais qu’elle a fait figure d’un événement national. La situation est sans doute quelque peu différente en ce qui concerne les sciences et l’ingénierie, mais dans le domaine des sciences humaines et sociales, les universités japonaises ne sont pas vraiment engagées dans une véritable compétition.

Ce constat ne veut pas forcément dire que les universités japonaises et en particulier les départements des sciences humaines et sociales n’ont pas une envergure mondiale. Le Japon est la première nation non occidentale à avoir réussi à se moderniser, et à ce titre il a une expérience qui constitue une forme de savoir qui lui est propre. Une expérience qui a des côtés à la fois positifs et négatifs. Une grande partie des connaissances que les Japonais ont accumulées au fil de leur histoire pourrait s’avérer utile au reste du monde. En envoyant des étudiants qui se sont imprégnés de ce savoir — même si c’est par l’intermédiaire de la langue japonaise — à travers le monde, le Japon pourrait apporter une contribution unique à l’humanité dans un cadre autre que celui de la compétitivité internationale. Je crois que les universités japonaises ont besoin de prendre davantage conscience de ce qui les différencie de leurs homologues des pays anglophones et de ceux où les cours sont donnés dans des langues de l’Europe de l’Ouest. Mettre l’accent sur la valeur ajoutée en matière d’éducation que le Japon est le seul à pouvoir offrir serait une stratégie beaucoup plus réaliste que celle d’améliorer la compétitivité internationale. Dans ce contexte, il serait souhaitable que certains cours se fassent en anglais. Mais à l’heure actuelle, les universités japonaises sont incapables de faire la différence entre la compétition « réelle », qui oppose les établissements de l’enseignement supérieur à l’échelle de la planète et à laquelle elles doivent se confronter, et ce qui est du domaine de l’imaginaire. Ce manque de lucidité est à l’origine de la confusion qui règne dans l’enseignement supérieur de l’Archipel et de la répartition impropre des ressources qui en découle.

Référence :

Takehiko Kariya et Jeremy Rappleye, « The Twisted, Unintended Impacts of Globalization on Japanese Education » (Les effets pervers inattendus de la mondialisation sur l’enseignement au Japon), Research in the Sociology of Education, volume 17, p. 17–63, Emerald Group Publishing Limited, 2010.

(D’après un article en japonais du 27 janvier 2014. Photo du titre: Oriel College, Université d’Oxford [TopFoto/Aflo].)