L'austérité n'est pas une solution

L’avenir n’a pas toujours été rose pour Ama, qui, comme bien des villes situées dans les régions périphériques du Japon, s’est battue, pendant les nombreuses années où son économie était tributaire des travaux publics, pour faire face aux difficultés générées par le dépeuplement et le déclin de la natalité. Tout au long de cette période, la dette publique a continué de gonfler et le montant affecté au remboursement des obligations municipales a fini par représenter un tiers du total des dépenses en 2003. Le village a subi un coup supplémentaire avec la « triple réforme » engagée la même année, qui a entraîné une réduction draconienne des subventions de l’État. Ama s’est alors trouvé à deux doigts de la faillite.

Ama aurait pu envisager de fusionner avec des municipalités avoisinantes, comme l’ont fait nombre de villes japonaises soucieuses de réduire leurs coûts administratifs. Mais, séparé comme lui l’est de ses plus proches voisins par la mer, il lui est apparu que cette formule avait peu de chance d’améliorer l’efficacité de son fonctionnement. Le maire, Yamauchi Michio, a donc organisé des réunions collectives dans chacun des 14 districts d’Ama, pour demander directement aux habitants s’ils souhaitaient une fusion avec d’autres municipalités. Le point de vue qui est ressorti de ces consultations était qu’Ama devait compter sur ses propres forces pour sa revitalisation. En choisissant de s’engager sur un chemin qu’elle savait difficile, la population locale a montré qu’elle était résolue à relever les défis auxquels elle était confrontée.

La mairie a fait le premier pas vers le redressement budgétaire. M. Yamauchi a diminué son propre salaire et les autres employés municipaux, y compris les plus modestes, ont suivi son exemple. Mais il ne suffisait pas de procéder à des coupes budgétaires pour revitaliser la collectivité ; plus important encore étaient les choix en matière d’utilisation des sommes économisées. Ama a décidé de les investir dans une nouvelle technologie de congélation baptisée « Système des cellules vivantes » (système CAS), qui ne détruisait pas le tissu cellulaire et permettait donc de mieux préserver la fraîcheur des produits de la mer. Ce procédé représentait un gros investissement pour une petite commune comme Ama, mais il s’est avéré payant à mesure que les produits de la mer emballés sous vide trouvaient de nouveaux débouchés d’un bout à l’autre du pays.

Des seiches fraîchement pêchées sont emballées sous vide grâce à la technologie de congélation CAS. Le « zukedon » (des tranches de sashimi de seiche trempées dans la sauce soja et disposées sur un bol de riz) constitue un plat populaire au restaurant Ritô Kitchen d’Asakusa, à Tokyo (en bas à gauche).

Spécialités locales porteuses

Dans le prolongement de ce succès initial, tout un éventail de nouveaux produits ont vu le jour, dont le curry de sazae (turbo cornutus, un gastéropode) – un plat mentionné lui aussi par le Premier ministre Abe dans son discours de politique générale. Ce mets, connu depuis longtemps à Ama, a séduit les consommateurs japonais lorsqu’il a été commercialisé dans un emballage prêt à cuire. Parmi les produits populaires, figure aussi l’huître japonaise, sélectionnée à l’issue d’une étude des différentes espèces élevées dans toutes les régions du pays. La commercialisation exclusive des huîtres de la plus haute qualité, récoltées au début du printemps, s’est avérée une stratégie payante, qui a donné un coup de fouet à la demande et généré de nouveaux marchés.

Le bœuf élevé à Ama a lui aussi connu un franc succès. La libre pâture des vaches est une pratique traditionnelle dans les îles d’Oki, réputées pour la qualité de leur viande bovine, notamment le gîte et l’aloyau. Toutefois, compte tenu des coûts d’expédition dus à l’éloignement des îles, la vente aux autres régions se limitait en général aux jeunes veaux. Cette tendance s’est inversée quand les plus belles bêtes arrivées à maturité, dont la viande était susceptible de plaire aux consommateurs avertis de Tokyo, ont été mises sur le marché avec le label « bœuf d’Oki ». Le volume des expéditions reste limité, mais le bœuf d’Oki s’est imposé chez les gourmets d’un bout à l’autre du pays. Au nombre des nouveaux produits, il faut encore citer le sel de mer fait à la main et le thé naturel fukugi, obtenu à partir d’ingrédients cultivés localement.

Sur quels facteurs s’est appuyé le grand retournement opéré par Ama ?

Boîtes d’emballage de curry de sazae (à gauche) et huîtres d’Ama d’appellation Haruka.

Le secret du succès d’Ama doit être attribué à cet afflux de nouveaux venus dont j’ai parlé au début. Outre qu’ils se sont mobilisés pour agir, les habitants ont pris la courageuse initiative de faire appel à un sang neuf : à partir de 2004 et pendant les dix années suivantes, 437 personnes (294 ménages) sont venus s’établir à Ama — un chiffre d’autant plus étonnant que la population de l’île ne dépasse pas 2 300 habitants. La majorité de ces « I-turns » appartenaient à la tranche d’âge des 20-50 ans et un pourcentage élevé d’entre eux s’est établie sur l’île. Qu’est-ce qui a bien pu inciter ces jeunes gens à rejoindre une lointaine collectivité insulaire ?

Les vaches portant le label « bœuf d’Oki » (en haut), nées et élevées sur les îles, paissent librement dans le riche environnement naturel d’Ama. Le thé fukugi a un goût rafraîchissant (en bas à gauche). Le sel d’Ama (en bas à droite) en provenance de la baie de Hobomi est fait à la main grâce à des méthodes traditionnelles.