La famille nucléaire : le rêve des femmes de l’après-guerre

Egami Tomi est née en 1899, dans une famille de riches propriétaires terriens de la préfecture de Kumamoto, dans l’île méridionale de Kyûshû. Sa mère régnait sur la cuisine avec l’aide de ses servantes et elle a inculqué à sa fille l’idée que, pour une femme, il n’y a rien de plus beau que s’activer près des fourneaux. Egami Tomi a épousé un officier du génie qu’elle a suivi en France, quand il y a été affecté, en 1927. Elle a profité de son séjour à Paris pour prendre des cours à la célèbre école d’art culinaire Le Cordon Bleu. À son retour au Japon, elle a créé une école de cuisine à la suggestion d’amis rencontrés à Paris. À l’issue de la Seconde Guerre mondiale, son mari a quitté l’armée. Dès lors, Egami Tomi s’est entièrement consacrée à la direction de son école dont elle a transféré le siège de Fukuoka, au sud-ouest du pays, à Tokyo. Dans les années qui ont suivi, cet établissement a fait de fréquentes apparitions dans les médias et il a eu un grand succès, puisqu’il a compté jusqu’à 6 500 élèves.

La période de haute croissance économique qu’a connu le Japon après la guerre a vu le nombre des employés salariés se multiplier rapidement. Épouser un salaryman et fonder une famille nucléaire, c’était réaliser le rêve de beaucoup de femmes. Pour les Japonaises, la répartition des rôles au sein de cette structure familiale fondée sur la notion de couple – où l’homme travaille à l’extérieur et subvient aux besoins du ménage tandis que son épouse reste à la maison pour s’occuper des tâches ménagères et des enfants – constituait un progrès par rapport à la situation qui était la leur jusque-là.

Les Japonaises ont tout naturellement pris à cœur leur nouveau rôle d’épouse chargée de la responsabilité du foyer. Auparavant, elles étaient considérées comme une main-d’œuvre taillable et corvéable à merci consacrant de longues heures à des tâches non seulement ménagères mais aussi agricoles et commerciales. Et quand elles vivaient sous le même toit que les parents de leur mari, elles étaient traitées pratiquement comme des esclaves.

L’impact de la modernisation des cuisines

La Constitution japonaise promulguée en 1946, à l’issue de la Seconde Guerre mondiale, a amélioré la situation des femmes de l’Archipel.

Elle proclame en effet que « tous les citoyens sont égaux devant la loi » et ce, quel que soit leur sexe. Les petites japonaises qui ont eu droit à une éducation conforme à la nouvelle loi fondamentale sont devenues adultes au moment de la haute croissance économique. Les jeunes salarymen de l’époque étaient souvent des fils cadets de familles rurales qui n’avaient pas à s’occuper de leurs parents, cette responsabilité incombant à l’aîné. Les couples qui se sont formés dans ces conditions étaient composés de deux partenaires se répartissant équitablement les tâches au sein du foyer

La croissance économique rapide du Japon a eu également pour effet de transformer complètement l’environnement des cuisines. Grâce à la généralisation du raccordement au réseau d’eau potable et au gaz, les femmes n’ont plus eu besoin d’aller puiser l’eau dans un puits ou de faire du feu. Le sol en terre battue des cuisines traditionnelles a été remplacé par un plancher, ce qui a grandement facilité la tâche des ménagères. La construction de nombreuses centrales électriques a mis l’électricité à la portée de tous et contribué à la multiplication des appareils électroménagers. Le réfrigérateur a permis aux maîtresses de maison d’avoir des aliments frais à portée de main sans faire des courses aussi souvent qu’auparavant et le cuiseur à riz, de réussir à chaque fois la cuisson de l’aliment de base des Japonais. Dans le même temps, l’usage du lave-linge et du téléviseur s’est répandu dans tout l’Archipel.

La circulation des marchandises a elle aussi grandement progressé et les supermarchés ont été régulièrement approvisionnés avec toutes sortes d’aliments, à commencer des poissons et des légumes frais d’une grande variété. Les autorités ont invité la population à consommer davantage de protéines tout en encourageant l’élevage et la production de produits laitiers. Les habitants de l’Archipel ont ainsi commencé à intégrer le lait, les œufs et la viande dans leur alimentation de tous les jours.

Les experts culinaires ont donné aux ménagères des conseils tenant compte de la modernisation de plus en plus rapide de leurs cuisines et ils leur ont appris à adapter les plats occidentaux et chinois au goût japonais. En général, la réalisation des recettes proposées n’était pas une mince affaire, mais elles ont fait tout leur possible pour se les approprier.

Les Japonaises de cette période appartenaient à une génération de citadines qui avaient grandi pendant la Seconde Guerre mondiale et l’immédiat après-guerre et souffert de graves pénuries alimentaires. Et elles n’avaient bien entendu pas eu l’occasion d’apprendre à cuisiner même quand elles avaient quitté la campagne pour la ville au tout début de leur adolescence. C’est pourquoi elles ont fait un aussi bon accueil aux experts culinaires.