De « gaijin » à pilier de la communauté

Richard Halberstadt est tout d’abord venu au Japon dans les années 1980, peu de temps après avoir terminé ses études au collège, pour enseigner l’anglais dans un lycée de la ville de Tsuruoka, dans la préfecture de Yamagata. Lorsqu’il retourne en Angleterre deux ans plus tard, il est devenu un japonophile convaincu. Après avoir obtenu sa maîtrise, il accepte un poste de professeur à l’Université Ishinomaki Senshû en 1993.

Au début, comme il l’avoue lui-même, Richard se sent un peu comme un poisson hors de l’eau. Mais tout change très vite. La communauté lance à ce moment-là une campagne touristique basée sur une réplique du San Juan Bautista, navire de haute mer japonais construit dans un style européen en 1613 et conçu à l’image d’un galion espagnol. Commandé par le daimyô de Sendai, le San Juan Bautista a fait traverser le Pacifique à la célèbre ambassade Keichô dans son voyage vers le Vatican. La Jeune Chambre Internationale d’Ishinomaki a pris part à la campagne en réalisant une production théâtrale mettant en scène l’histoire de la construction des navires au Japon. Pressenti pour jouer le rôle de l’Européen venu au Japon pour enseigner les méthodes occidentales de construction navale, le jeune Anglais s’est dit : « S’ils ont besoin de moi, pourquoi pas ? »

Par le biais de son intervention dans la production, Richard a vite commencé à connaître de jeunes hommes d’affaires et le cercle de ses connaissances s’est rapidement agrandi. Il est devenu lui-même un membre actif de la JC locale.

En 2003, il obtient son visa de résident permanent. À ce moment-là, son tempérament aimable et naturel a gagné les cœurs de la population locale. Les habitants ne le traitent plus en gaijin (étranger) mais comme l’un d’entre eux – comme Richard. Il assiste à leurs fêtes et à leurs mariages. Il aide même des amis et des voisins lors de funérailles. Il est devenu membre à part entière de la communauté.

Un immeuble à usages multiples, associant espaces commerciaux et appartements résidentiels (février 2016).

Retour sur les lieux du désastre

Richard Halberstadt était dans le bureau de son école lorsque le Grand tremblement de terre de l’Est du Japon survient à 14 h 46 le 11 mars 2011. La secousse, enregistrée à 6+ sur l’échelle d’intensité sismique de shindo, s’est poursuivie pendant cinq minutes terrifiantes. Situé à l’intérieur des terres, le campus a échappé aux dommages du tsunami mais Richard et ses collègues y sont restés bloqués pendant trois jours entiers, dépendant de la radio pour avoir des informations.

Avec de plus en plus de personnes évacuées venues se réfugier sur le campus, il réalise que la situation en ville est catastrophique. Mais ce n’est pas avant le 14 qu’il revient dans la ville anéantie par le tsunami pour découvrir lui-même l’ampleur du désastre. « C’est donc ça une catastrophe », pense-t-il. Cette nuit-là il trouve refuge dans un hôtel qui servait alors d’abri d’urgence et tenu par un de ses amis. C’est alors qu’il apprend que toute la famille d’un de ses amis les plus proches a péri dans le tsunami.

Impact du désastre de 2011 à Ishinomaki

Intensité du tremblement de terre 6+ (échelle de shindo)
Hauteur du tsunami 8,6 mètres (données officielles de JAM)*
Superficie inondée 73 km2 (13 % de la zone des terrains urbains ; 30 % des zones de basses terres avec construction dense)*
Morts 3 178
Disparus 422
Bâtiments touchés Détruits  20 039
Partiellement détruits  13 047
Endommagés  23 615
Total  56 701
Personnes déplacées Jusqu’à 50 758

* Le niveau de l’eau a atteint plus de 20 mètres dans certaines parties de la ville. – NDLR
Source : Gouvernement municipal de Ishinomaki, janvier 2016

Richard possède toujours l’e-mail que l’ambassade de Grande Bretagne lui a envoyé sur son téléphone portable le 17 mars. Imaginant le pire des scénarios à la Centrale nucléaire de Fukushima Daiichi, l’ambassade a contacté les citoyens britanniques dans le Japon de l’Est – y compris la région de Tokyo – pour leur conseiller de quitter le Japon afin d’éviter d’être exposés aux radiations. Le 19 mars, un véhicule de l’ambassade vient chercher Richard et l’emmener à Sendai pour le préparer à être rapatrié. Mais à peine arrivé à Sendai, il réalise qu’il a commis une erreur. Il reste éveillé toute la nuit à réfléchir et décide de revenir à Ishinomaki.

« Certains de mes amis me pressaient de retourner en Angleterre », se rappelle-t-il. « Ils me disaient “c’est ton devoir de revenir ici et de collecter des fournitures d’urgence et des dons pour Ishinomaki”, mais je savais que je ne me serai jamais pardonné d’avoir abandonné mes amis dans leur détresse. Je venais de leur dire au revoir en pleurant et j’étais arrivé jusqu’à Sendai mais à la fin, le désir de revenir et d’aider à reconstruire a été le plus fort. La nuit après mon retour à Ishinomaki, le 20 mars, j’ai dormi profondément pour la première fois depuis le tremblement de terre. Je pense que c’était le soulagement d’avoir pris la bonne décision. »