Vers une politique migratoire axée sur les personnes

En dernier lieu, le Japon doit se rendre compte que lorsqu’il importe de la main-d’œuvre, ce sont des êtres humains qu’il reçoit, et qu’il ne peut pas s’en débarrasser sans autre forme de procès quand il n’a plus besoin d’eux. Malheureusement, les tentatives d’assouplissement de l’intégration des migrants ont tendance à se focaliser sur les besoins de ces derniers sans se soucier des préoccupations de la population autochtone.

Le respect de la diversité est indéniablement un principe important, mais son application politique n’est pas chose facile. Toute nation a besoin d’un certain nombre de principes et de croyances fondamentaux autour desquels les gens puissent se rallier, et il est beaucoup plus facile de gouverner et de maintenir l’ordre quand la diversité est maintenue dans le champ de ces limites. Une société multiculturelle qui manque d’unité idéologique a tendance à basculer dans la politique identitaire, un phénomène dont divers auteurs, dont le spécialiste américain des sciences politiques Francis Fukuyama, se sont fait l’écho. Il s’agit, en d’autres termes, d’une aggravation de la fracture sociale selon des lignes ethniques (ou autres), jusqu’à ce que le groupe majoritaire en vienne à se dire qu’il se doit, lui aussi, de faire du lobbying et de s'activer à la défense de ses droits et de ses intérêts. C’est ce sentiment qui a été le moteur du mouvement pour le Brexit en Grande-Bretagne, de l’élection du président Donald Trump aux États-Unis et de l’essor des partis hostiles aux immigrants en Hongrie, en Autriche et ailleurs.

L’attitude des experts japonais qui ignorent cette tendance, considérée comme un virage irrationnel à droite, sans s’interroger sur ses causes sous-jacentes et leurs futures implications sur notre propre stabilité sociale, est non seulement insensée mais encore dangereuse.

Tôt ou tard, à un degré ou à un autre, la société japonaise va se trouver confrontée à ce genre de menaces envers son unité et sa stabilité. Sa capacité à surmonter ces obstacles dépendra dans une large mesure de l’aptitude de ses dirigeants à naviguer dans les eaux périlleuses de la politique identitaire. Mais à supposer même que nos politiques s’avèrent à la hauteur de ces défis, un fort afflux d’étrangers n’en risquerait pas moins de générer des troubles sociaux par le biais d’un déclin de la moralité publique. La sécurité, l’ordre et le civisme réputés de la société japonaise doivent beaucoup aux normes et aux attentes partagées plutôt qu’aux lois et autres réglementations. À mesure qu’augmente la part occupée au sein de notre population par des personnes provenant d’autres cultures, il nous faudra codifier ces normes non écrites et nous reposer sur la lettre de la loi. Peut-être alors assisterons-nous à une augmentation des comportements indésirables chez les gens pour qui toute conduite est acceptable pour peu qu’elle ne soit pas explicitement prohibée...

En dépit de la taille relativement réduite de sa population étrangère, le Japon n’a rien d’une nation xénophobe. Mais les Japonais pourraient le devenir si les conflits et les problèmes proliféraient à la suite d’un afflux de travailleurs étrangers. Ce processus s’est déjà déroulé ailleurs. À l’arrière plan de ces poussées d’hostilité se trouve la monté de la croyance, qu’elle soit ou non justifiée, que la présence de migrants constitue une nuisance ou une menace pour le mode de vie des populations autochtones. C’est le genre de situation que nous devons autant que possible éviter.

Si nos décideurs politiques et nos dirigeants estiment que, tout bien considéré, ouvrir la porte à la main-d’œuvre étrangère s’avérera bénéfique à long terme pour la société japonaise, ils devraient être politiquement capables de l’expliquer aux citoyens japonais et de les amener à en accepter l’impact à court terme. La nouvelle politique sur les travailleurs étrangers obéit à de puissants intérêts commerciaux, mais sa réussite reposera au bout du compte sur sa façon de traiter les membres vulnérables de la société, quelle que soit leur nationalité ou leur appartenance ethnique.

(D’après un original en japonais publié le 26 septembre 2018. Photo de titre : ouvriers vietnamiens « stagiaires » travaillant en novembre 2016 sur un chantier de construction à Shinjuku, Tokyo. Yomiuri Shimbun/Aflo.)

(*1) ^ Bien qu’on la traduise en général par « politique d’immigration », l’expression imin seisaku telle qu’elle est utilisée dans ce contexte par le gouvernement japonais semble avoir le sens plus étroit de « politique en faveur de l’immigration (permanente). » —n.d.l.r.