NAKASHIMAAlors que l’essence de la mode est d’exprimer une individualité et ce qu’il y a d’intérieur chez une personne, elle est aujourd’hui entièrement dans la question de la « conscience collective ». Et ce n’est pas seulement le cas des otaku, mais aussi les jeunes plus traditionnels ou même qui aiment la mode. Ils posent des questions sur 2channel, du genre : « J’ai acheté ça chez telle ou telle boutique, comment vous le porteriez, vous ? » Et quelqu’un va répondre : « Moi, je le coordonne avec ceci ou cela », et d’autres réponses arrivent comme ça. Et celui qui a posé la question dit : « Merci, ça m’a bien aidé ! » Très souvent des garçons, d’ailleurs.
YUYAMA En effet, l’accent mis sur « faire comme il faut » est vraiment fort, même parmi le grand public.
NAKASHIMA Tout le monde est en recherche de la conscience collective qui fait que les choses « ratées », ou « embarrassantes » se font dégager. Ils préfèrent choisir ce qui est « sans risque ».
AONO Autrement dit les jeunes d'aujourd'hui veulent porter la conscience collective, c’est ça.
YUYAMA Ce n'est probablement pas limité au Japon. C’est une tendance qu’on retrouve dans toutes les sociétés capitalistes, développées. Les gens cherchent la sécurité et la sûreté. Les compagnies renforcent leur contrôle sur toutes leurs opérations, limitent leurs risques et cherchent à éviter l’accident autant que possible. C’est comme ça et on ne peut rien y faire. La mode suit aussi cette tendance. On ne reviendra pas au bon vieux temps où la stimulation était partout.
Les femmes désirent, les hommes fuient
NIPPON.COM Alors à quoi va ressembler l'avenir de la mode ?
YUYAMA De nombreux romans de science-fiction décrivent un futur dans lequel le corps physique reste entreposé à l’abri et le cerveau dort, pendant que ce sont des robots qui agissent dans notre vie réelle. Je pense que nous nous rapprochons du genre de monde que l’on a vu dans le film Clones. Le cosplay fonctionne comme quelque chose de similaire, j’ai l’impression : ce n'est pas seulement le corps physique, mais la personne tout entière qui se transforme en une nouvelle présence dans un monde virtuel, comme Lamu(*2). Comment ça, Lamu, c’est daté ? [rires] Il ne s’agit pas de passer un vêtement sur son corps pour profiter de la mode dans le monde réel, mais de vivre dans un monde imaginaire et de profiter de notre vie là-bas. Nous n’avons peut-être plus besoin de la mode, qui était à l'origine un outil pour améliorer notre propre image et nous motiver dans la vie réelle.
NAKASHIMA La mode fait partie du monde de ce que certains appellent aujourd'hui les ria-jû(*3). C’est un monde obsolète, déconnecté de l’internet et qui ignore les caractéristiques les plus passionnantes de la sphère numérique.
YUYAMA Vous ne pensez pas que le secteur de la mode japonaise pourrait répliquer en détournant de son côté le sentiment cosplay de la société du net ? Vous connaissez cet événement cosplay qui se tient deux fois par an lors du Comiket, le festival pour les otaku ? On devrait en faire une version fashion et tout le monde irait voir ça ! On devrait faire ça pour la Tokyo Fashion Week !
NAKASHIMA Je pense que les gens ont besoin de sentir une dichotomie entre haré et ké, « sacré / profane » ou « solennel / vulgaire », entre les occasions spéciales comme les mariages, les festivals d’un côté, et la vie quotidienne de l’autre. Dans le passé, les Japonais ne célébraient jamais des occasions comme Halloween, mais elles ont pris racine du fait de l’attirance inconsciente que nous avons pour ce genre d’événements spéciaux.
AONO Est-ce que le sentiment de distinction entre haré et ké ne tend pas à disparaître chez les gens qui ne se sentent pas concernés par le cosplay ou Halloween ?
YUYAMA On a tendance à vivre de plus en plus dans la décontraction, n'est-ce pas ? Même dans certaines occasions solennelles, il est maintenant admis de se présenter sans veste.
AONO D’ailleurs, il y a de plus en plus de gens qui n'ont pas d'occasions spéciales dans leur vie. C’est pour cela que les vêtements formels pour ce type d’occasions sont de moins en moins nécessaires.
NAKASHIMA Néanmoins, tout le monde choisit les vêtements qu’il va porter chaque jour. Et on a tous aussi des vêtements que l’on choisit spécialement pour les jours où on se dit : « Aujourd’hui, je joue ma vie ! », n’est-ce pas ?
YUYAMA En effet, le désir de séduire a été l’un des principaux moteurs de la mode. Mais que faire alors quand, de nos jours, les garçons cherchent surtout à fuir les femmes dans la vie réelle pour se réfugier dans l’univers à deux dimensions de Lamu (rires) ou de K-ON!(*4) Quand les femmes ne peuvent même plus attirer le regard des hommes en se faisant belles…
NIPPON.COM Les hommes fuient les femmes, vraiment ?
YUYAMA ET NAKASHIMA Oh oui !
NAKASHIMA En 2011, un film appelé Yubiwa o hametai(*5) (Je veux une alliance) est sorti précisément sur ce scénario. C’est l’histoire d'un sōshoku danshi, un de ces « hommes herbivores » qui sont tellement peu agressifs qu’ils ne peuvent déclarer leur amour à une fille. Nous vivons une époque où il est normal qu’une fille déclare à une garçon qu’il lui plaît, ou au moins, d’améliorer sa technique pour obliger le garçon à passer aux aveux. Toute l’histoire repose sur cette idée de réussir à convaincre un garçon qui n’a jamais été amoureux que de « filles à deux dimensions » comme des personnages de manga, pour se retourner sur votre troisième dimension.
YUYAMA Et pas seulement les jeunes garçons. Les hommes de tous âges deviennent des herbivores. Regardez les hommes dans la cinquantaine, par exemple. Les hommes de cet âge étaient beaucoup plus énergiques avant ! Aujourd'hui ce sont les femmes dans la quarantaine et la cinquantaine qui sont les plus énergiques, n'est-ce pas ? Les femmes qui conduisent leur vie comme bimajo (belles sorcières), qui portent des vêtements à motifs léopard, par exemple, pour se mettre en valeur ainsi que leur potentiel érotique. Ce type de femme est en train de créer l’une des histoires les plus intéressantes du domaine de la mode aujourd’hui, avec les vêtements qu’elles portent, y compris la lingerie.



