« La télé allemande a falsifié le son »
HARANO Avez-vous également senti une différence avec les médias étrangers ?
MURAKAMI (FCT) Revenons en arrière : la FCT a été la seule à avoir des images de l’explosion du réacteur n°1 le 12 mars et du réacteur n°4 le 14 mars. Nous avons immédiatement diffusé nos images, et nous avons demandé à la grande chaîne Nippon Television (NTV) de les diffuser nationalement. Mais ils ont décliné notre proposition, prétextant qu’ils ne pouvaient pas diffuser les images sans savoir exactement ce que c’était que cette explosion. Nous avons les images de la centrale qui explose, et ils ne pourraient pas les montrer ? Finalement, les images ont été diffusées nationalement, et il est bien possible que cela ait contribué à forcer le gouvernement à commencer à bouger. À cette époque, je n’ai eu qu’une perception de la différence entre les points de vue local et national, mais en avril, j’ai pris conscience d’une autre différence, avec l’étranger.
Les images de l’explosion avaient été filmées d’une distance de 17 Km, donc bien évidemment, sans son. Mais des images d’une chaîne de télévision allemande postée sur YouTube montraient nos images avec un bruit d’explosion. Les Japonais qui ont vu ces images ont immédiatement réagi : « Comment se fait-il qu’ils aient du son ? » « S’il y a eu du bruit, pourquoi les images de FCT étaient-elles muettes ? ». Je suppose que le son a été manipulé pour créer un effet de sensationnalisme, mais finalement, les auditeurs ne sachant quelle source croire, cela a été cause de confusion.
Quand les médias étrangers viennent en reportage à Fukushima, leur point de vue est un peu différent du nôtre. Par exemple, s’ils entendent parler d’un enfant qui a saigné du nez, qui ont mal à la gorge ou la colique, ils disent que c’est à cause de la radioactivité sans même vérifier si c’est scientifiquement exact. Les Japonais qui voient ces émissions à l’étranger, protestent en disant : « Voilà ce que les médias étrangers nous apprennent, pourquoi les médias locaux se taisent-ils ? » Ce n’est pas que nous voulons rassurer la population, c’est que nous donnons des informations correctes. En fin de compte, la population du département finit par douter des médias locaux. Et je sens que cette situation pénible continue.
Comment lutter contre les regards discriminatoires contre Fukushima ?
HARANO Dans le monde entier, on l’appelle la catastrophe du 11 mars, mais j’ai entendu dire qu’à Fukushima, on pense plutôt au 14 mars.
GOTO (FTV) Pour la population du département, il est bien possible que les dates du 12 et du 14 mars, jours des explosions d’hydrogène, et le 15 mars, jour du pic de radioactivité, soient plus importants que celle du séisme, le 11 mars. Nos studios se trouvent à Kôriyama, dans le département de Fukushima, mais c’est dans la ville de Fukushima que les retombées radioactives ont été les plus fortes. Nous aussi, nous sommes des habitants du département, et même sans être des victimes directes, nous nous sentons très concernés. Or, si nous disons que les habitants de Fukushima mènent une vie presque normale, des gens de l’extérieur nous reprochent de vouloir faire croire que Fukushima est un endroit sûr. Je crois que c’est sur ce point que nous devons nous battre le plus en cette deuxième année après la catastrophe.
HAYAKAWA M. (Minpo) Peu de temps après le séisme, j’ai parlé longtemps par téléphone avec un journaliste du journal Chûgoku Shimbun de Hiroshima. Il m’a dit que les journaux de Fukushima connaîtraient la même situation que la leur. Après guerre, le Chûgoku Shimbun avait dû porter la « bombe atomique » comme un fardeau. À Fukushima, ce serait « l’accident nucléaire », et qu’on ne s’en débarrasserait pas pendant 50 ou 100 ans. Évidemment cet accident nucléaire est un événement exceptionnel à l’échelle mondiale, et la science ne sait pas encore avec certitude les effets que peut avoir sur la santé une exposition prolongée à un faible niveau de radiations. On ne peut pas minimiser la situation, et il est de notre devoir de continuer à rechercher et faire passer l’information. L’autre jour, je parlais avec un autre journaliste de Kumamoto. À Minamata, la ville où s’est déclarée la maladie de Minamata, les problèmes sociaux ont dépassé les problèmes de la maladie. J’ai l’impression que les journaux locaux, et les gens des régions qui ont connus des situations similaires nous comprennent mieux que les les médias de la capitale.
HAYAKAWA G. (KFB) Pendant cette première année, j’ai été entièrement pris par la couverture de l’événement brut. En tant que chaîne de télévision locale, nous n’avons quasiment pas eu le temps de donner des informations utiles pour les habitants du département. Faire face à ces questions nous fait mal à nous aussi. Nous souffrons, et plus nous en apprenons, plus nous souffrons, et nous devons continuer à informer. L’image des gens de Fukushima, c’est que pour un pas en avant, nous faisons deux cents pas en arrière. Faire face, et faire face même si nous ne sommes pas prêts, je crois que c’est ce qu’il nous faut faire, quand nous sommes une chaîne de télévision locale.
