Entendre la voix des arbres

Kawabe Takeo utilise des ciseaux faits sur mesure à Tsubame-Sanjô. (Photo : Sawano Shinichirô)

Kawabe nous a raconté l’épisode marquant qui l’a conduit à changer totalement sa manière de façonner un bonsaï. À l’origine, M. Kawabe était ingénieur, chef d’atelier pour un fabricant automobile. Un jour, âge de 30 ans, et contre l’avis tout le monde autour de lui, il se lança corps et âme dans l’univers du bonsaï. L’événement en question eut lieu sept ans plus tard, alors qu’il était encore un simple apprenti.

« Ce jour-là, comme d’habitude, je me trouvais, seul, tout au fond de la pépinière à travailler sur un bonsaï. Cet endroit correspondait à une sorte de laboratoire, où se trouvaient des bonsaïs en cours d’élaboration. Tous étaient dans un état de grande faiblesse, compte tenu des efforts très importants que les processus qui leur étaient appliqués requérait de leur part. Soudain, j’ai senti une force puissante me serrer la tête. Puis les voix des bonsaïs se sont mises à résonner dans mon crâne : “Eh ! Nous sommes vivants, nous aussi !” Voilà ce qu’ils criaient, tous ensemble. Sans aucun doute, ces arbres étaient en train de crier dans ma tête.

À compter de ce jour-là, ma façon de penser la fabrication d’un bonsaï a changé du tout au tout. Dans l’ordre des priorités, en première ligne non pas l’esthétique ou le sens de la beauté de l’humain qui admire l’arbre, mais la santé de l’arbre lui-même, sa vie. Vous regardez l’état de santé d’un arbre et vous vous posez la question : “Maintenant, tout de suite, que dois-je faire ? Que puis-je faire ?” Et aussi : “Que ne dois-je pas faire ?” Et là, les idées pour façonner les bonsaïs se sont mises à couler comme une source. Vous croyez peut-être que c’est vantardise de fabricant de bonsaï, mais c’est la stricte vérité : quand vous regardez un arbre avec une sincérité absolue, c’est lui qui vous dit quelle forme il a envie de prendre, quel bonsaï il a envie de devenir. »

Kawabe Takeo se souvient avec le sourire de la première conférence qu’il a donnée en Espagne :

« J’ai commencé par parler de mes échecs. Parce que je ne veux pas que mes élèves prennent la vie des arbres pour rien, je n’ai caché aucune de mes pires expériences. Et je crois qu’ils ont bien compris mon attitude, puisque, depuis je n’arrête pas d’être de nouveau invité en Europe. »

La renaissance des « Ifs de Kaga »

Dans le jardin personnel de M. Kawabe, un bonsaï « If de Kaga » (Photo : Sawano Shinichirô)

L’un des chefs-d’œuvre de M. Kawabe est une série d’ifs appelés collectivement « Les Ifs de Kaga », ainsi nommés en l’honneur des anciens seigneurs de Kaga. Une exposition intitulée « Exposition de bonsaïs des Ifs de Kaga » au parc du Kenrokuen de Kanazawa en octobre 2015, lui a permis de présenter au public 12 bonsaïs façonnés de ses mains.

« Les Ifs de Kaga » sont un massif d’ifs que Maeda Toshitsune, 3e seigneur de Kaga à Kanazawa, il y a 350 ans, avait planté pour servir de source de matériaux pour ses ikebana et autres arrangements floraux. Les anciens jardins seigneuriaux, à l’abandon depuis lors, étaient envahis par le lierre et les lianes, et les ifs étaient au bord de l’étouffement. C’est alors que des gens de Kanazawa entreprirent de sauver ces ifs, qui s’avéraient de magnifiques matériaux à bonsaïs. Suite au renoncement de plusieurs pépiniéristes, Kawabe Takeo releva le défi.

« À mon avis, ils n’avaient pas compris l’environnement originel du massif des Ifs de Kaga, d’où leurs échecs. En principe, les ifs grandissent sur un substrat légèrement acide. Or, les Ifs de Kaga étaient plantés sur un terrain gagné sur la mer, dans lequel se trouvait de nombreux débris de coquilles, riche en calcium et surtout alcalin. Et cela faisait plus de 350 ans que ces arbres s’étaient adaptés à cet environnement. Je pense que c’est la raison pour laquelle, quand on les a transplantés dans une terre légèrement acide, ils ont tout de suite séché. Je les ai mis en pot en deux étapes, sur une période de deux ans. C’est en écoutant la voix des arbres que j’ai pris cette décision.

À gauche : un genévrier du Tôhoku de 95cm, âgé de plus de 1000 ans, nommé « Kizahashi ». À droite : un If de Kaga, 100 cm. (Photo : Sawano Shinichirô)