Une atmosphère tout à fait particulière
Dans la compagnie Takarazuka, seules les femmes célibataires sont autorisées à se produire sur scène. Kobayashi Ichizô voulait montrer au public un « monde de rêve », au-delà du « monde réel » et de la vie de tous les jours. Les seules personnes capables de réaliser cet objectif sont les élèves de l’école de musique Takarazuka ayant suivi une formation intense de deux ans. La devise de l’école, qui a été formulée par son fondateur, est « pureté, droiture et beauté ». Il y a là une différence considérable avec les comédies musicales et les opéras occidentaux où l’on procède à des auditions avant chaque nouveau spectacle.
Dans son « Histoire de Takarazuka », Kobayashi Ichizô s’explique sur les choix qu’il a faits. « Il serait impossible de former des garçons de cette façon au sein de notre compagnie. Dans le domaine de la cuisine, les hommes sont peut-être les seuls à pouvoir faire des plats excellents, mais les femmes ont la capacité de concocter quelque chose de rapide pour leur famille. À l’heure actuelle, Takarazuka compte entre quatre cents et cinq cents élèves. Nous ne pourrions pas en avoir autant s’il y avait aussi des garçons. Il y aurait tout le temps des disputes. Takarazuka n’a rien à voir avec le monde des hommes. Seules des femmes sont capables de créer l’atmosphère très particulière de Takarazuka. »
Un système destiné à préserver la « pureté des origines » de Takarazuka
Si la compagnie Takarazuka a réussi à se maintenir sur sa lancée pendant un siècle, c’est parce qu’elle a évolué en vase clos, à l’abri des influences extérieures. Elle reste toujours fidèle au système destiné à préserver la « pureté des origines » instauré par Kobayashi Ichizô, qui consiste à limiter le recrutement des interprètes à de jeunes japonaises célibataires ayant étudié à l’école de musique Takarazuka. Et elle refuse obstinément d’ouvrir ses portes — comme les théâtres de Broadway et d’ailleurs — à des interprètes exceptionnels et des professionnels venus de l’extérieur dont le talent s’accorderait parfaitement avec certains de ses spectacles.
Dans le théâtre traditionnel japonais, qu’il s’agisse du nô ou du kabuki, les personnages féminins sont toujours interprétés par des hommes. Dans son « Histoire de Takarazuka », Kobayashi Ichizô fait un parallèle entre les acteurs de kabuki et les actrices de Takarazuka. « Dans le kabuki, le fait que les personnages de femmes sont joués uniquement par des hommes (onnagata) a quelque chose d’artificiel et c’est pourquoi on assiste de temps à autre à des tentatives pour confier ce type de rôle à des actrices. Mais il n’en reste pas moins que si le kabuki est ce qu’il est, c’est à cause des onnagata. Dans le cas de Takarazuka, c’est l’inverse. Les personnages masculins sont systématiquement joués par des actrices (otokoyaku) et le résultat est meilleur que si on s’adressait à des hommes. Les femmes savent bien mieux que quiconque ce qu’est la beauté masculine, et quand elles réussissent à se mettre dans la peau d’un homme, elles sont souvent plus attirantes pour les autres femmes que les hommes eux-mêmes. C’est pourquoi les otokoyaku de Takarazuka sont si éblouissants. »
Pour Kobayashi Ichizô, les « Takarasiennes » devaient être un exemple de « pureté, droiture et beauté ». Elles incarnaient l’idéal japonais de la « fleur du Yamato » (Yamato nadeshiko) qui conçoit la femme comme modeste, digne, raffinée et dévouée corps et âme à son époux. Toutes les actrices, y compris celles qui interprétaient des rôles masculins étaient censées devenir de bonnes épouses et des mères de famille exemplaires quand elles quittaient la compagnie. C’est en tout cas le rêve que le fondateur de la compagnie entretenait sur scène.

