Redistribuer les terres pour récompenser et punir
Mitsunari est l’un des rares daimyô de l’armée de l’Ouest à avoir été exécuté. Au total, moins de dix seigneurs (en incluant ceux ayant commis un seppuku) ont trouvé la mort, mais ceux qui ne s’étaient pas ralliés à Ieyasu ont été entièrement ou partiellement privés de leur fief.
Après la bataille, 88 clans sont déchus (kaieki) sans être décimés. Le fief de Môri Terumoto, qui commandait l’armée de l’Ouest, a été réduit de huit à deux provinces. Celui d’Uesugi Kagekatsu, qui avait défié Ieyasu peu avant la bataille, a été amputé de 1,2 million de koku à Aizu (dans l’actuelle Fukushima) et de 300 000 koku à Yonezawa (dans l’actuelle Yamagata). En confisquant 6,3 millions de koku, Ieyasu reprenait la main sur environ un tiers de la production totale du pays. (Note : un koku correspond à 180 kg de riz)
Autre exemple, attendant de voir qui sortirait vainqueur des combats, Satake Yoshinobi de la province de Hitachi (dans l’actuelle Ibaraki), avait choisi de ne pas participer à la bataille de Sekigahara. En rétorsion, Ieyasu le reléguera dans ce qui est aujourd’hui la préfecture d’Akita en réduisant son fief au tiers de ce qu’il possédait auparavant.
Avec Sekigahara, les Tokugawa agrandissent leur fief (qui passe de 2,5 millions à 4 millions de koku) et prennent le contrôle des villes et des mines appartenant jadis au clan Toyotomi. Cela ne signifie pas pour autant qu’Ieyasu a les mains libres. Après sa victoire, il lui faudra encore deux ans et demi pour devenir shôgun et parvenir à instaurer son shogunat à Edo.
En effet, les troupes de Hidetada (le fils d’Ieyasu), qui étaient la principale force de frappe des Tokugawa, avaient tardé à se joindre à la bataille de Sekigahara. Ainsi les seigneurs tozama liés au clan Toyotomi mais rangés du côté de l’armée de l’Est avaient tout d’abord eu le monopole des victoires sur le champ de bataille. (Contrairement aux seigneurs dits fudai s’ils sont des alliés de longue date, on appelle tozama ceux qui ont rejoint le camp de Ieyasu peu avant la bataille ou qui se sont soumis à lui après les combats.)
Ieyasu a donc veillé à récompenser ses alliés de fraîche date en agrandissant notamment les fiefs des clans de Fukushima Masanori, Kuroda Nagamasa et de Yamanouchi Kazutoyo. Le fief de Masanori est passé de 290 000 à 498 000 koku dans les provinces d’Aki et de Bingo (dans l’actuelle Hiroshima). Celui de Nagamasa est passé de 180 000 à 520 000 koku dans la province de Chikuzen (l’actuelle Fukuoka) et Kazutoyo fut nommé seigneur de la province de Tosa (dans l’actuelle Kôchi), ses terres passant de 50 000 à 200 000 koku.

Certes Ieyasu tenait à augmenter les fiefs de ses récents alliés (tozama), mais il a également cherché à les garder éloignés du centre du pouvoir en leur allouant des terres loin de la capitale et de son domaine. Relégués loin d’Edo, du Kantô, ou des grandes cités d’Osaka et de Kyoto, ces seigneurs reçurent des terres plutôt à l’Ouest du pays, à Kyûshû ou à Shikoku. De plus, Ieyasu prit garde à intercaler de petits domaines aux mains d’alliés historiques (fudai) et des zones directement sous le contrôle du shogunat à l’ouest. Enfin, il installa son gendre, Ikeda Terumasa, à Himeji pour contenir Hideyori.
Posté sur les pentes de Nangûsan, ce gendre qui ne prit part à aucun affrontement majeur pendant la bataille de Sekigahara, reçut pourtant en récompense les 521 000 koku de la province de Harima (dans l’actuelle préfecture de Hyôgo), un domaine trois fois plus grand que son fief initial.
Aucune source historique n’étaye cette anecdote, mais Ieyasu aurait gardé une très forte rancœur à l’égard de son fils Hidetada, arrivé tardivement à la bataille de Sekigahara. Il aurait longtemps refusé de le voir avant de se raviser et de le désigner comme successeur. Le prestige de Hidetada aurait beaucoup souffert de cet incident.
Ainsi s’achève cette série sur la bataille de Sekigahara. On a souvent dit que de nombreux daimyô s’attendaient à ce que les contentieux pour le contrôle du Japon continuent sur plusieurs mois. Ils ne s’imaginaient pas que l’issue de la bataille puisse être réglée en quelques heures seulement et Ieyasu en a peut-être été le premier surpris.
(Photo de titre : ce paravent représentant la bataille de Sekigahara est la partie gauche d’un diptyque créé pendant l’époque d’Edo [1603-1868]. On y voit l’armée de l’Ouest qui avance. Le champ de bataille est vu depuis les positions Sud. Avec l’aimable autorisation du musée d’art Watanabe de Tottori, préfecture de Tottori.)
