« Les choses ne devraient pas se passer comme ça »

Cette phrase, c’est ce que Uemura a dû penser après les ascensions faites dans le cadre d’expéditions, le Ngojumba Kang avec l’Université Meiji, l’Everest avec le Club alpin du Japon et la deuxième fois avec une expédition internationale. Il aimait faire de la montagne en groupe et n’était pas particulièrement attaché aux ascensions en solo. Mais la culpabilité qu’il ressentait vis-à-vis de ses camarades qui avaient perdu des doigts ou le malaise éprouvé devant l’individualisme des membres de l’expédition internationale ont renforcé son désir d’agir seul. Il ne tenait pas particulièrement à garder une distance avec les ascensions en groupe, mais n’aimait pas non plus constater que sa générosité agissait comme un frein sur ses actions.

Le sentiment de fraîcheur vivifiante qu’il a éprouvé au sommet du mont Denali gravi en solitaire éveille bientôt en lui le désir de traverser en solitaire l’Antarctique. Il transfère son axe d’action de la montagne aux pôles, se met à caresser le rêve de traverser ce continent, un projet qui n’était alors qu’en germination, et arrive à se faire une image de ce but extrême. Ce léger mouvement de recul devant l’idée d’une ascension à plusieurs était sans doute lié à sa perception de l’excitation des défis solitaires. Indépendamment de son goût ou son absence de goût pour le collectif, il a dû penser que s’il agissait seul, ses caractéristiques positives — son dévouement au groupe, son attention aux autres, et sa manière d’agir sans se mettre en avant — ne constitueraient plus des obstacles et qu’il pourrait se libérer de ces limitations qu’il avait en lui. Ce qui est certain, c’est qu’il était en train de devenir de plus en conscient de sa volonté de traverser l’Antarctique en solitaire, et que cela ravivait en lui le sentiment de liberté, accompagné d’une délicieuse exaltation, qu’il avait connu pendant ses années d’errance.

Une course de 12 000 kilomètres en traîneau à chien dans l’Arctique

À partir du moment où il se mit à rêver d’une traversée de l’Antarctique en solitaire, Uemura fit simultanément tout pour réaliser des voyages en Arctique. Les Esquimaux, un peuple autochtone du monde arctique qui habite cette région, ont développé une culture qui leur est propre. Parmi les traits de caractère innés d’Uemura figurait la flexibilité qui le rendait capable de se familiariser avec des cultures différentes, et de se fondre dans la population de l’endroit où il se trouvait. En 1972, il va vivre avec les Inuits à Siorapaluk, le village le plus septentrional du Groenland, et y apprend la langue et les coutumes locales, ainsi que les techniques pour survivre dans cette région et le maniement du traîneau à chiens.

Après ces préparatifs, Uemura réussit d’abord à faire, en avril 1973, l’aller-retour en solitaire en traîneau de la côte nord-ouest du Groenland, un parcours de 3 000 kilomètres. Puis de décembre 1974 à mai 1976, il traverse seul en traîneau la région arctique, du Groenland au Canada et à l’Alaska, douze mille kilomètres, un voyage qui lui a valu une renommée mondiale.

Ce voyage d’Uemura éveille en moi des souvenirs chers. Il y a six ans, j’ai été chargé de l’édition en livre de poche de son livre « 12 000 kilomètres dans l’Arctique ». Pendant ce travail, je me suis souvent laissé absorber par ses descriptions au fil de la lecture. Je le voyais complètement désemparé par la fuite de ses chiens peu de temps après son départ, ou terrorisé par un ours blanc qui avait croisé son chemin, et visualisais tous les détails de ses aventures. Son récit m’a vraiment donné l’impression d’avoir parcouru les 12 000 kilomètres à ses côtés...

Poussé par l’envie de voir de mes propres yeux les traces qu’il avait laissées, je me suis rendu en mars 2015, à la fin de la nuit polaire, à Siorapaluk, le village où il avait passé dix mois pour se préparer, et j’y ai séjourné un mois. Là-bas, ses traces étaient partout, et j’ai pu parler de lui avec les habitants.

« J’avais 8 ou 9 ans, et j’enseignais notre langue à Naomi. Sa rapidité à l’apprendre m’a étonné ». C’est un habitant du village qui m’a fait cette confidence en plissant les yeux. Le souvenir d’Uemura était gravé dans son cœur.

Deux ans après avoir parcouru en solitaire douze mille kilomètres sur traîneau tiré par des chiens, déployant toute l’étendue de sa force spirituelle qui le rendait endurant et résistant, il est parvenu au pôle Nord en avril 1978, et il a aussi réussi, en août de la même année, la traversée nord-sud du Groenland en solitaire.

Ce mont à deux pics qui est l'endroit où Uemura acheva sa traversée du Groenland. Aujourd'hui, il s'appelle Nunatak Uemura en mémoire de cette traversée (photo de Yanagi Akinobu)
Ce mont à deux pics qui est l’endroit où Uemura acheva sa traversée du Groenland. Aujourd’hui, il s’appelle Nunatak Uemura en mémoire de cette traversée. (Photo de Yanagi Akinobu)
Le monument créé par le gouvernement danois (le Groenland fait partie du Danemark) à la mémoire d'Uemura Naomi dans le village de Narsarsuaq, le plus proche de ce mont (photo de Yanagi Akinobu)
Le monument créé par le gouvernement danois (le Groenland fait partie du Danemark) à la mémoire d’Uemura Naomi dans le village de Narsarsuaq, le plus proche de ce mont (photo de Yanagi Akinobu)
Le premier septembre 1978, Uemura donne une conférence de presse au Club japonais de la presse après être allé seul jusqu'au pôle Nord et avoir réussi la traversée du Groenland
Le 1er septembre 1978, Uemura donne une conférence de presse au Club japonais de la presse après être allé seul jusqu’au pôle Nord et avoir réussi la traversée du Groenland. (Jiji Press)