Une image quelque peu égratignée
Nous avons parlé jusqu’ici de la façon dont Tange s’est taillé une renommée nationale et internationale due principalement à son travail sur le territoire japonais. Toutefois, après Expo ’70, ses créations n’ont plus suscité le même genre d’applaudissements. S’il s’était jusque-là attaqué à des projets publics d’envergure nationale au Japon, après la crise pétrolière de 1973 (qui a porté un coup sévère à l’économie japonaise), on lui a reproché d’être devenu « commercial ». Et les plans qu’il a dressés pour des palais destinés aux monarchies du Moyen-Orient et pour le Bâtiment du Gouvernement métropolitain de Tokyo lui ont valu des accusations d'« autoritarisme ».
Après la crise pétrolière, on est en droit de dire que Singapour a supplanté l’Europe en tant qu’idéal de Tange. Très favorable au capitalisme financier épousé par cette cité-État sous la direction de Lee Kuan Yew, il y a conçu et construit un grand nombre de gratte-ciel. Il a aussi voulu prendre pour modèle le concept singapourien de zone économique spéciale pour l’aménagement du quartier d’Odaiba, dans la baie de Tokyo.

Au cours des décennies qui vont de la fin de la Seconde Guerre mondiale jusqu’à la crise pétrolière de 1973, le Japon a subi et surmonté une kyrielle de crises dévastatrices et enregistré une hausse spectaculaire de son revenu national, de concert avec une amélioration de son système de protection sociale. Dans le même temps, il a œuvré en faveur de la coopération internationale et de la paix dans le monde. Dans ce contexte, Tange Kenzô est devenu mondialement célèbre pour l'œuvre qu’il a accomplie en tant que grand créateur d’espaces urbains imprégnés des idéaux du Japon d’après-guerre. Il avait la conviction que les architectes — et eux seuls — étaient en mesure de créer des villes adaptées aux modes de vie des populations modernes.
Mais la crise pétrolière a modifié l’environnement dans lequel Tange évoluait en tant qu’architecte. Confronté à de graves difficultés, le gouvernement japonais a revu à la baisse son investissement dans le genre de grands projets publics auxquels il s’était précédemment attelé. Privé de travail dans son pays, Tange s’est consacré à la création de concepts pour les villes et de plans d’édifices commandés par les chefs d’État et les membres des familles royales du Moyen-Orient. Les gens en sont venus à penser qu’il préférait les régimes despotiques à la démocratie — une méprise qui a été tragique pour lui.
Les architectes du XXIe siècle, qui font grand cas des ordinateurs, produisent des plans extravagants pour les villes, particulièrement dans les pays exportateurs de pétrole. Ces plans ont attiré l’attention un peu partout dans le monde et recueilli l’approbation des chefs d’État. Je ne pense pas être le seul à les regarder et à y voir la marque de l’influence de Tange. La question qui se pose à nous est de savoir si des plans conçus pour des ploutocrates serviront de schémas directeurs pour les villes de demain.
Tange Kenzô en quelques dates
| 1913 | Naissance à Sakai, préfecture d’Osaka. |
| 1935 | Admission au Département d’architecture de l’Université impériale de Tokyo (aujourd’hui Université de Tokyo). |
| 1938 | Diplômé, il rejoint le cabinet d’architecture de Maekawa Kunio. |
| 1941 | Retour à l’Université de Tokyo pour y poursuivre des études supérieures d’aménagement urbain et d’architecture. |
| 1946 | Devient professeur adjoint au Départment d’architecture de l’Université de Tokyo. |
| 1949 | Gagne le premier prix d’un concours de projets d’architecture pour le Parc du Mémorial de la Paix de Hiroshima. |
| 1952 | Gagne le premier prix d’un concours de projets d’architecture pour le siège du Gouvernement métropolitain de Tokyo (situé dans le quartier de Yûrakuchô). |
| 1963 | Devient professeur au Département d’ingénierie urbaine de l’Université de Tokyo. |
| 1964 | Achèvement du Gymnase olympique de Yoyogi. |
| 1966 | Gagne le premier prix d’un concours de projets d’architecture pour la rénovation du centre-ville de Skopje (Macédoine). |
| 1970 | Achèvement du Festival Plaza de l’Exposition universelle d’Osaka. |
| 1974 | Quitte son poste de l’Université de Tokyo. |
| 1981 | Proposition de projet pour la nouvelle capitale du Nigéria. |
| 1982 | Achèvement du Palais royal à Djedda (Arabie soudaite). |
| 1986 | Gagne le premier prix d’un concours de projets d’architecture pour le Bâtiment du Gouvernement métropolitain de Tokyo. |
| 1987 | Prix Pritzker (aussi appelé le prix Nobel d’architecture) . |
| 2005 | Décès à l’âge de 91 ans. |
(Photo de titre : Tange Kenzô en 1965. Jiji)

