Le shintô et le bouddhisme unis contre le christianisme

La violence politique généralisée des sectes bouddhiques s’est estompée durant l’époque d’Edo, lorsque les longues années de troubles et de guerres civiles prirent fin, réunifiant le pays sous le shogunat Tokugawa. Elles ont alors toutes été placées sous le contrôle de ce dernier, coexistant dans une paix relative sous la stricte supervision d’une autorité centrale.

Toutefois, l’essence même du Vinaya Pitaka, prônant que les moines bouddhistes ne devaient en aucun cas utiliser la violence, n’avait toujours pas été assimilée. Ainsi, la menace du retour de cette époque tumultueuse planait toujours si le contexte social venait à changer.

La domination de Tokugawa a pris fin avec la Restauration de Meiji en 1868. Le shogunat a alors été remplacé par un nouveau gouvernement cherchant à mettre en œuvre des réformes profondes pour moderniser le Japon et le mettre au diapason des puissances coloniales occidentales. Une nouvelle loi dicta la séparation du shintô et du bouddhisme, engendrant une rupture brutale entre deux traditions auparavant considérées comme complémentaires. Le shintô est alors devenu la religion officielle du nouvel État, reléguant le bouddhisme au second plan.

Ce fut l’ère du shintô d’État, axé autour de la figure quasi-divine de l’empereur. Et malgré son statut diminué, le bouddhisme japonais opta pour une collaboration avec ce shintô d’État émergent. Sa principale raison pour cela était la crainte de l’influence grandissante du christianisme, qui semblait s’infiltrer au Japon en même temps que d’autres influences occidentales. Cette alliance s’est donc formée dans la crainte de la puissance et du prestige de cette religion. Le paysage religieux japonais s’est uni contre le christianisme, et le bouddhisme a fini par appuyer l’autorité impériale du nouvel État nationaliste.

Le bouddhisme et la Seconde Guerre mondiale

Peu après, le Japon s’est engagé dans une guerre contre la Chine et les puissances occidentales. Et la violence, qui couvait en sourdine au sein du bouddhisme japonais depuis l’époque d’Edo, a commencé à ressurgir. On défendait alors l’idée que le Japon menait un combat noble : l’empereur unifierait l’Asie et conduirait le monde vers une ère nouvelle de paix et de prospérité.

L’adhésion du bouddhisme japonais à la guerre, et la participation directe de nombreux moines aux combats, sont longtemps restées méconnues. Toutefois, des études récentes ont commencé à dévoiler l’ampleur de l’implication de la religion dans les conflits.

Certains se sont fermement opposés à l’idée que le bouddhisme soutienne la guerre, mais la majorité des dirigeants religieux ont activement supporté l’effort, incitant les fidèles à s’enrôler, collectant des aumônes pour financer l’armement, et mélangeant dans leurs sermons l’image de l’empereur et celle du Bouddha.

L’ancienne notion qui justifiait la violence au nom d’une noble cause a dont refait surface.

Après la défaite du Japon face aux forces alliées, l’empereur a renoncé publiquement à sa prétendue divinité, mettant un terme à l’aura sacrée qui l’entourait. La structure religieuse du Japon s’est alors effondrée, faisant rapidement place à la nation démocratique que nous connaissons aujourd’hui.

Avec cette transformation, la violence intrinsèque au bouddhisme japonais a disparu, bien qu’elle subsiste parfois dans des pratiques ascétiques spécifiques au bouddhisme zen.

Mais, encore à ce jour, la philosophie de la non-violence n’a toujours pas imprégné profondément le bouddhisme japonais, qui a tout au long de son histoire manqué de la structure disciplinaire du Vinaya Pitaka. L’acquisition de ce code de conduite est l’un des défis que cette religion va devoir relever à l’avenir.

(Photo de titre : le rituel de coupe de bambou takekiri-eshiki prend place au temple Kurama dans les collines au nord de Kyoto tous les mois de juin. Les hommes, habillés comme des moines-soldats, utilisent leurs épées pour couper de grosses perches en bambou représentant un serpent légendaire. Le festival fait partie d’un ensemble de prières pour l’abondance des récoltes. Jiji)