Hokusai et le mont Fuji

En 1814, paraît le premier volume du « Manga de Hokusai » (Hokusai Manga) qui va rendre son nom célèbre dans le monde entier. Cet ouvrage qui rassemble ses croquis de personnages, d’animaux, d’insectes, de poissons, de fleurs se voulait un recueil de modèles à destination des étudiants en art. Hokusai a déjà l’aura d’un maître et ses estampes sont très demandées. Ce premier tome est suivi de nombreux autres. Le quinzième et dernier volume sera publié en 1878, trente ans après sa mort. Les pages contiennent aussi des caricatures qui avaient vocation à divertir plutôt qu’à servir de référence. Chacun des personnages, oiseaux, poissons ou insectes esquissés reflètent clairement la personnalité de Hokusai, ils témoignent de la créativité de leur auteur et ont inspiré de nombreux artistes, japonais mais aussi occidentaux. En 1815, il transmet son nom de Hokusai à un disciple et commence à se faire appeler Taito.

Premier volume du Hokusai Manga (avec l’aimable autorisation du Metropolitan Museum of Art)
Premier volume du Hokusai Manga (avec l’aimable autorisation du Metropolitan Museum of Art)

Vers 1830, Hokusai finalise ses Trente-six vues du mont Fuji dont fait partie La Grande Vague de Kanagawa (titre orignal Kanagawa-oki nami ura) qui, de nos jours encore, fascine autant le Japon que le reste du monde. Le mont Fuji occupait une place particulière dans le cœur des habitants d’Edo. Cette cime emblématique représentée dans une série de paysages, sous différents angles et dans des diverses conditions météorologiques, marque un tournant décisif dans l’œuvre de Hokusai qui utilise alors abondamment le bleu de Prusse, un pigment synthétique venu d’Europe, dont la couleur intense ravissait les foules. À l’époque du nishiki-e, le paysage était un genre mineur comparé aux portraits d’acteurs ou de Belles qui avaient la faveur des acheteurs. Publier une dizaine de paysages était un pari risqué. Dix ans plus tôt, Hokusai a commencé de se faire appeler Iitsu. Quelle audace, à 70 printemps, de s’attaquer à un nouveau genre ! Le dessinateur n’avait pas l’intention de s’endormir sur ses lauriers.

La Grande Vague de Kanagawa de la série des Trente-six vues du mont Fuji. (Avec l’aimable autorisation du Metropolitan Museum of Art)
La Grande Vague de Kanagawa de la série des Trente-six vues du mont Fuji. (Avec l’aimable autorisation du Metropolitan Museum of Art)

Le succès des Trente-six vues du mont Fuji ancre le genre du paysage dans l’art de l’estampe et incite Hokusai à se lancer dans d’autres séries. C’est ainsi qu’il entreprend de dessiner les cascades et les ponts célèbres de différentes provinces. D’autres artistes après lui, comme Utagawa Kuniyoshi et Utagawa Hiroshige, s’essayeront au genre.

 « La cascade Kirifuri du mont Kurokami, dans la province de Shimotsuke » (Shimotsuke Kurokami-yama Kirifuri no taki), estampe tirée de la série « Circuit : cascades de différentes provinces » (Shokoku taki meguri). (Avec l’aimable autorisation de l’Art Institute of Chicago, collection Clarence Buckingham)
« La cascade Kirifuri du mont Kurokami, dans la province de Shimotsuke » (Shimotsuke Kurokami-yama Kirifuri no taki), estampe tirée de la série « Circuit : cascades de différentes provinces » (Shokoku taki meguri). (Avec l’aimable autorisation de l’Art Institute of Chicago, collection Clarence Buckingham)

Tout au long des années 1830, Hokusai qui a également dessiné des séries de fleurs ou d’oiseaux joue un rôle de premier plan dans la création au Japon de nouveaux genres picturaux. En 1834, il prend le nom de Manji. Et c’est sous ce pseudonyme qu’il signe la préface de ses Cent vues du mont Fuji. Ce recueil qui compte des paysages illustre aussi des mythes et des textes littéraires relatifs à la montagne sacrée. La composition est audacieuse, il n’hésite pas à agrandir démesurément certains éléments du premier plan pour renforcer le contraste avec la montagne représentée au loin.

« Le mont Fuji au moment de Tanabata » (Tanabata no Fuji), estampe tirée des Cent vues du mont Fuji. (Avec l’aimable autorisation du Musée national de Tokyo/Colbase)
« Le mont Fuji au moment de Tanabata » (Tanabata no Fuji), estampe tirée des Cent vues du mont Fuji. (Avec l’aimable autorisation du Musée national de Tokyo/Colbase)

L’influence de Hokusai et de son art du paysage s’est étendue bien au-delà du Japon. Elle a gagné l’Occident et pour la France, citons les estampes d’Henri Rivière et les œuvres du maître verrier d’Émile Gallé.

Pour ses Trente-six vues de la Tour Eiffel, Henri Rivière s’est inspiré des vues du mont Fuji de Hokusai. (Avec l’aimable autorisation du Musée d’art préfectoral de Yamaguchi/Uragami Memorial Hall)
Pour ses Trente-six vues de la Tour Eiffel, Henri Rivière s’est inspiré des vues du mont Fuji de Hokusai. (Avec l’aimable autorisation du Musée d’art préfectoral de Yamaguchi/Uragami Memorial Hall)

Hokusai, qui espérait vivre jusqu’à 110 ans, meurt en 1849 à l’âge de 88 ans. Trois ans avant sa mort, il était encore un infatigable marcheur. Son esprit créatif et son talent sont restés intacts jusqu’à la fin. Il réalisait encore plusieurs chefs-d’œuvre dans l’année précédant son décès. Lui qui se disait « fou » de peinture, a toujours échappé aux définitions. Mais ce qui est sûr c’est que Hokusai a toujours été profondément dévoué à son art, son engagement profond et sa constante envie d’innover l’ont accompagné tout au long de sa carrière.

(Photo de titre : image créée à partir d’un portrait de Hokusai dessiné par son disciple Keisai Eisen et tiré d’un livre de Kimura Mokurô. Avec l’aimable autorisation des Collections numériques de la Bibliothèque nationale du Japon)