La farce du riz gluant

Au moment où le vaisseau nucléaire s’apprêtait à quitter son port d’attache d’Ôminato, à Mutsu, dans la préfecture d’Aomori, l’opposition de la population locale a pris une ampleur extraordinaire. Elle protestait vigoureusement contre les dégâts que la pollution générée par le navire allait infliger aux réserves de coquilles Saint-Jacques, abondantes dans la région, malgré l’absence d’argument scientifique à l’appui de cette affirmation. La manifestation très animée prit une tournure festive et les pêcheurs burent tant que les boutiques locales ont pratiquement épuisé leurs stocks de bouteilles de saké. Après quoi, galvanisés par l’alcool, ils s’attachèrent avec des cordes à l’ancre du Mutsu et alignèrent leurs bateaux devant la proue du navire de façon à l’empêcher de quitter le port.

Le Mutsu profita de l’approche d’un typhon pour trouver une brèche dans le blocus. Une fois en pleine mer, des essais furent entrepris en vue de déclencher une réaction nucléaire contrôlée. L’Agence japonaise de développement des navires nucléaires, qui menait l’expérience, et l’Agence des sciences et de la technologie (AST) débordaient de confiance. Toutefois, il se produisit une petite fuite, due à un défaut du blindage du réacteur contre le rayonnement. Dans le monde de la technologie, les problèmes en phase de mise au point sont fréquents et il aurait suffi que les opérateurs adoptent quelques mesures relevant du bon sens pour qu’ils soient à même de régler ceux qu’ils ont rencontrés. En l’occurrence, la mesure à prendre consistait simplement à couvrir la fuite radioactive avec un placage de plomb. Mais les opérateurs à l’œuvre sur le Mutsu partaient du principe qu’il n’y aurait pas de problème et ils n’étaient pas préparés à ce que quoi que ce soit tourne mal.

Alors que le Mutsu errait sans destination précise, les opérateurs, faute d’autre option, tentèrent de colmater la fuite en utilisant des borates, connus pour leurs capacités d’absorption des neutrons, mélangés à du riz gluant destiné au repas du soir ! Au début, comme personne ne voulait s’approcher de la zone problématique, ils essayèrent de projeter le mélange. Comme on pouvait s’y attendre, cela n’a pas bien marché. Des chercheurs subalternes ont alors été chargés de colmater la fuite à la main. On dit qu’ils ont célébré la cérémonie du verre d’eau d’adieu, pour le cas où ils ne survivraient pas. Sachant que ces gens-là étaient impliqués dans la mise au point d’équipements nucléaires, cette affaire a quelque chose de pathétique.

Le téléphone qui n’a pas sonné

En négligeant d’envisager les scénarios catastrophiques, les planificateurs avaient à l’évidence fait preuve d’imprévoyance. Mais ce n’était pas le seul problème. L’excès de confiance qui les portait à nier la possibilité des accidents explique aussi la présence à bord du Mutsu d’un grand nombre de représentants des médias, qui ont rendu compte en détails des événements grotesques qui s’y sont déroulés, transformant par la même occasion cette affaire en une clownerie bien malvenue.

Quand la fuite radioactive s’est produite, je me trouvais dans le bureau de Kinji Moriyama, alors directeur général de l’AST. Les manifestations avaient été si virulentes que l’Agence de sécurité maritime avait perdu le contrôle de la situation, si bien que les ministres responsables, décidés à traiter l’événement comme une simple question de police, avaient envoyé sur place la brigade anti-émeute de la préfecture d’Aomori et une équipe d’urgence chimique du Tôhoku. D’où ma présence dans le bureau de M. Moriyama, en tant que représentant de la Commission nationale de sécurité publique.

Sur son bureau, il y avait une bonne dizaine de téléphones, dont un rouge. « Sassa », me demanda-t-il, « Savez-vous à quoi sert ce téléphone ? » « Sert-il à appeler les pompiers ou quelque chose de ce genre ? », voulus-je savoir. « Non », me répondit-il, « il me relie directement au capitaine du Mutsu. S’il y a le moindre problème, je serai le premier averti. On pourra alors réfléchir à la meilleure façon d’y faire face. » Plus tard, quand je lui ai demandé ce qui s’était passé avec la ligne directe, il m’a dit qu’elle n’avait jamais sonné. C’est pathétique. Les premières nouvelles de l’accident sont venues de la télévision, avant que l’AST – l’autorité de surveillance – ou la police ne sache quoi que ce soit.

Le prix du silence

Le Mutsu se vit refuser le retour au port d’Ôminato, site des premières manifestations. Les autres ports, on peut le comprendre, firent de même et le navire continua son errance, semant le désordre parmi les dockers et les pêcheurs partout où il passait. En tant que chef du département de la sécurité, je me souviens de la précipitation dans laquelle j’ai dû envoyer une unité de police à chaque fois que cela s’est produit.

C’était une pénible situation, dans laquelle toutes les coopératives de pêche demandaient des dédommagements. Kanemaru Shin, président du Conseil général du PLD, a géré le problème par la politique du donnant-donnant, en déversant de l’argent sur le secteur de la pêche, pour le réduire au silence. Mais les demandes du secteur n’avaient pas de fin ; il exigeait que le Mutsu soit envoyé à la ferraille et que toutes les installations portuaires concernées, y compris le quai désigné, soient détruites et remises dans leur état originel.

En dépit de la violence du choc, toutefois, les responsables du nucléaire au sein du gouvernement n’ont rien fait pour améliorer leurs performances en termes de gestion des crises, alors qu’ils auraient pu, par exemple, constituer des réserves de véhicules spécialement équipés pour les urgences ou mettre en place des contrôles généralisés pour vérifier que les installations nucléaires ne présentaient pas de défauts. Les brumes du mythe de la sécurité sont descendues une fois de plus, oblitérant toute éventualité d’accident. Telle a été l’issue de l’épisode du Mutsu.