Une église si pleine de la ferveur des croyants

Sur sa petite colline, l’ancienne église de Nokubi surplombe le hameau désormais inhabité.

En 1873, quand le gouvernement de Meiji abroge l’interdiction du christianisme, tous les chrétiens cachés de Nozaki sont baptisés et deviennent « officiellement » de confession catholique.

L’actuelle église de Nokubi est achevée en 1908. Ce majestueux édifice de briques rouges à été construit grâce à 17 familles seulement. Un petit miracle.

« Les habitants se sont cotisés pour la construire, ils ont pris sur leurs revenus de la pêche au hareng (kibinago) et ont tout financé eux-mêmes », explique Suenaga.

Ils avaient dû taire leur foi si longtemps et désiraient tant que leur église prenne forme qu’ils se sont cotisés pour la financer malgré leurs faibles revenus.

Depuis le départ des habitants de Nozaki, l’église n’est plus un lieu de culte, mais le diocèse de Nagasaki d’Ojika a pris le relais, il en assure la rénovation et en 1989, l’église est classée bien culturel. En 2011, elle est même inscrite sur la liste des paysages culturels importants du Japon.

C’était tout au debut de sa carrière de guide, une femme âgée était assise en bas du grand escalier de pierre menant à l’entrée de l’église. Ses proches qui étaient avec elle, expliquent à Suenaga qu’elle est chrétienne, qu’elle est née sur l’île mais que cela fait très longtemps qu’elle n’est pas venue. Ses jambes ne la portant plus, impossible pour elle de gravir les marches. Suenaga leur explique alors qu’il existe un autre chemin menant à l’arrière de l’église et que cet escalier est beaucoup plus court. Soutenue par ses proches, elle réussit à cheminer et à pénétrer dans l’édifice.

Au bout d’une demi-heure à peu près, il voit s’approcher la fille de la visiteuse. Elle sort de l’église et vient émue lui dire en s’inclinant : « On sent tellement la ferveur des croyants, nos ancêtres, dans cette église. Continuez, ne cessez jamais, je vous prie de veiller sur ce site. »

Pourtant la structure se détériore d’année en année et les typhons causent souvent des dégâts. Les travaux demandent beaucoup de main d’œuvre et les réparations coûtent cher. « Nous devons malgré tout faire tout ce qui est en notre pouvoir pour protéger ce témoin de la ferveur des croyants de jadis et le préserver pour les générations futures », murmure Suenaga.

Tetsukawa Yosuke (1879-1976), qui a conçu l’ancienne église Nokubi est originaire des îles Gotô. On l’appelle le « père de l’architecture ecclésiale du Japon ».
Tetsukawa Yosuke (1879-1976), qui a conçu l’ancienne église Nokubi est originaire des îles Gotô. On l’appelle le « père de l’architecture ecclésiale du Japon ».
Les bâtisseurs ont mis à profit les techniques traditionnelles, comme l’utilisation du bambou dans la charpente pour que les courbes soient douces.
Les bâtisseurs ont mis à profit les techniques traditionnelles, comme l’utilisation du bambou dans la charpente pour que les courbes soient douces.
À cinq minutes de l’église se trouve la plage de Nokubi. Sable blanc et mer bleu cobalt. En été, la plage est bondée de baigneurs de toute nationalité.
À cinq minutes de l’église se trouve la plage de Nokubi. Sable blanc et mer bleu cobalt. En été, la plage est bondée de baigneurs de toute nationalité.

Naturel ou fait de main d’homme ?

Adossé au sanctuaire d’Oki-no-Kôjima, le dolmen d’Oe-ishi se dresse à l’extrême nord de l’île de Nozaki. Il faisait autrefois l’objet d’un culte.

Cet empilement d’immenses pierres de plus de 24 m de haut (soit la hauteur d’un immeuble de huit étages), ressemble étrangement à un torii, ce portail que l’on retrouve à l’entrée des sites shintô. L’énorme roc rectangulaire posé horizontalement tout au sommet du monument a une épaisseur de 2 mètres et fait la taille de huit tatamis (5 m x 3 m). Alors, artefact naturel ou fait de main d’homme ?

Le sanctuaire d’Oki-no-Kôjima, construit à flanc de montagne à plus de 300 m au-dessus du niveau de la mer et le dolmen d’Oe-ishi qui se dresse à l’arrière de l’édifice. © Association de tourisme d’Ojika
Le sanctuaire d’Oki-no-Kôjima, construit à flanc de montagne à plus de 300 m au-dessus du niveau de la mer et le dolmen d’Oe-ishi qui se dresse à l’arrière de l’édifice. © Association de tourisme d’Ojika
L’équipe de chercheurs qui a mené une vaste étude archéologique au début des années 1950 a conclu qu’il s’agissait d’un dolmen érigé jadis par les habitants du site. Mais la thèse de l’artefact naturel n’a pas été abandonnée, on parle alors d’une roche magmatique qui se serait fissurée verticalement au moment du refroidissement. © Association de tourisme d'Ojika
L’équipe de chercheurs qui a mené une vaste étude archéologique au début des années 1950 a conclu qu’il s’agissait d’un dolmen érigé jadis par les habitants du site. Mais la thèse de l’artefact naturel n’a pas été abandonnée, on parle alors d’une roche magmatique qui se serait fissurée verticalement au moment du refroidissement. © Association de tourisme d’Ojika

Il faut environ deux heures et demie de marche pour aller jusqu’au site en partant du hameau. Le chemin de montagne est escarpé, gare aux chutes et aux glissades. On risque même de rencontrer des sangliers. La municipalité d’Ojika demande donc aux visiteurs de ne pas s’y rendre seuls et conseille les randonnées accompagnées d’un guide.

J’ai visité l’île au début du mois d’octobre, il faisait si chaud que j’ai malheureusement dû renoncer à me rendre au sanctuaire. On se serait cru en plein été.

J’ai commencé à m’intéresser au dolmen d’Oe-ishi grâce à Takahashi Daisuke, un explorateur de 57 ans qui avait été invité à prendre la parole lors de la commémoration organisée par la préfecture de Nagasaki en septembre 2023 pour les cinq ans du classement au patrimoine mondial de l’Unesco. Son allocation était intitulée « Enquête sur les chrétiens cachés ».

Takahashi Daisuke est né à Akita en 1966. Globe-trotter, il a parcouru les six continents quand il était étudiant à l’université Meiji. Après avoir travaillé 13 ans dans une agence de publicité à Tokyo, il quitte son travail à l’âge de 36 ans, retourne à Akita et devient explorateur indépendant.

Son ambition est de « Voyager dans les récits ». Il arpente le globe à la recherche des sites servant d’écrin aux mythes et aux légendes du monde entier. En 2005, il se fait connaître en découvrant en Amérique du Sud, sur une île isolée au large du Chili, les vestiges de la demeure du pirate Alexander Selkirk, le personnage historique ayant servi de modèle à Robinson Crusoé.

« Selkirk ne s’était pas contenté d’attendre les secours sur une plage. Ressortissant britannique, il était à la fois clandestin et exilé. À l’époque, la Grande-Bretagne était en guerre contre l’Espagne et il ne fallait pas que les Espagnols lui mettent la main dessus. Cela m’a pris 13 ans pour retrouver les vestiges de sa maison ».

Comprendre intimement les clandestins

Ce qui intéressait Takahashi à Nozaki, c’est que les chrétiens cachés se fassent passer pour des fidèles du sanctuaire shintô.

Or les archives historiques montrent qu’aux yeux des fidèles du sanctuaire d’Oki-no-Kôjima le dolmen d’Oe-ishi a toujours été une sorte de portail (torii) naturel marquant un seuil entre les mondes « sacré » et « profane », entre le « ciel » de la « terre ».

« Que pouvaient-ils bien penser de ces énormes pierres ? Comment les chrétiens cachés les voyaient-ils ? »

Dans les années 1970, une sœur espagnole qui vivait dans la clandestinité à Funamori a trouvé une inscription, il était gravé en katakana le mot de « Cruz » (croix) mais aussi « Ciel et Terre (Ten-chi) » sur un des rocs. Ce détail a mis Takahashi sur la piste.

« Il pourrait s’agir du début du premier verset de la bible “Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre” (en japonais Tenchi hajimari no koto). »

« Cette phrase aurait été secrètement gravée alors que le christianisme se retrouvait banni au début de l’époque d’Edo (1603-1868) et les chrétiens cachés à Nagasaki l’aurait lue en cachette. »

« Pour eux, ce portail de pierre se dressait à la frontière entre les Cieux et notre bas-monde. Ils devaient y voir une porte vers l’au-delà et le Paradis. », pense Takahashi.

Ce n’est qu’une hypothèse, mais pour Takahashi « Ces chrétiens cachés étaient avant tout des Japonais, croyant (comme nous) aux myriades de dieux. »

Pendant mon voyage dans ces sites chrétiens j’ai constaté que beaucoup d’inscriptions gravées dans la pierre n’avaient pas encore été déchiffrées. Je vais continuer mes investigations. J’espère que les visiteurs seront nombreux à venir découvrir ces endroits dans l’esprit de ces chrétiens cachés du Japon.

(Photo de titre : l’ancienne église en briques rouges de Nokubi se dresse sur une petite colline surplombant la mer, au milieu de l’île de Nozaki. Les murets de pierre alentour marquent l’emplacement d’anciennes rizières en terrasses. Les maisons de jadis sont à terre, ce ne sont plus que des amas de bois. Toutes les photos : Amano Hisaki, sauf mentions contraires)