Apprendre en autodidacte les techniques du béton armé
Devenu charpentier au sortir du premier cycle, Tetsukawa Yosuke n’avait donc pas suivi d’études supérieures en architecture. D’obédience bouddhiste, il n’avait de plus jamais vu d’église européenne de ses yeux. Et pourtant, il a participé à la conception de plus de 50 églises et en a réalisé une trentaine. Certes, rencontrer ces deux prêtres français a certainement aidé le charpentier à devenir architecte, mais ils n’ont pas été le seul moteur de sa carrière.
En apprenant que Tetsukawa Susumu, qui avait vécu aux côtés de son grand père Yosuke à la fin de sa vie, vivait à Nagasaki et était un architecte reconnu, j’ai quitté l’île de Nakadôri pour retourner à Nagasaki et m’entretenir avec lui.
Quand je lui ai demandé ce que l’architecte qu’il était pensait de l’œuvre de son grand-père, il m’a répondu : « Le plus impressionnant est qu’il avait appris en autodidacte les techniques de béton armé. ». Il m’a alors apporté un livre de la bibliothèque de Yosuke. Il suffisait de le feuilleter cet ouvrage intitulé « Ingénierie du béton armé (Tekkin konnkurîto kôgaku, 1916) » pour voir combien les pages avaient été annotées en noir et soulignées de rouge.
Les bâtiments en brique ayant été particulièrement touchés, le Grand tremblement de terre du Kantô de 1923 a largement contribué à la diffusion du béton armé au Japon.
Mais l’année précédant le grand séisme, Tetsukawa Yosuke utilisait déjà le béton armé, notamment pour l’édification du séminaire de Nagasaki, un bâtiment haut de deux étages.
Entré à l’Institut d’architecture du Japon en 1908, il s’est efforcé d’apprendre les techniques du béton armé. Dès qu’un atelier avait lieu à Tokyo, il s’y rendait en train de nuit et s’imprégnait goulument de toute découverte.
Des nombreux chefs-d’œuvres de son grand-père, Susumu préfère l’église de Himosashi à Hirado, dans la préfecture de Nagasaki (voir carte). L’édifice en béton armé a pourtant donné du fil à retordre à son aïeul.
« Un architecte doit à la fois maîtriser la technique et l’esthétique. Mon grand-père avait certes une âme d’artiste, mais il était avant tout un ingénieur, il n’a pas eu peur d’apprendre en autodidacte les techniques du béton armé à une époque où seules les Universités d’élites de Tokyo et Waseda dispensaient une formation à l’architecture. »


Murs de briques laissés sur le site de son ancienne demeure
En 1949, Yosuke alors âgé de 70 ans cède l’entreprise familiale à son fils aîné, Yohachirô. Il prend sa retraite puis se retire à Yokohama, où il vivra jusqu’à sa mort en 1976, à l’âge de 97 ans.
Sa maison sur l’île de Nakadôri se trouve près du port de pêche de Maruo, à 40 minutes en bus du port d’Arikawa. Des murs en briques sont restés en l’état, mais le bâtiment inhabité et délabré a été démoli pour faire place à un parc municipal. Sur le terrain, il reste quelques panneaux avec des portraits de Yosuke, sa biographie et des photos des églises qu’il a construites et conçues.
D’abord j’ai trouvé désolant que la mémoire du « père de l’architecture chrétienne au Japon » soit ainsi traitée, puis je me suis ravisé.
En effet, quand j’ai visité l’ancienne église de Nokubi sur l’île de Nozaki, mon guide m’avait expliqué : « L’église a été désertée après le départ massif des fidèles mais elle n’a pas été démolie car la municipalité l’a ensuite acquise, et après l’avoir reprise au diocèse de Nagasaki, elle l’a classée au patrimoine culturel. »
« Mais pour les catholiques, une église qui cesse de remplir son office doit être rendue à la terre. »
Ainsi donc, sur cette logique et fidèlement à l’esprit qui a tant guidé Yosuke toute sa vie durant lorsqu’il construisait des églises, il peut sembler naturel que sa demeure se retrouve elle aussi rendue à la terre.
Sous la douce clarté du coucher du soleil, les murs de briques se teintent d’un éclat orangé...
Sources bibliographiques
- « Tetsukawa Yosuke, pionnier de l’architecture Tenshudô : les grandes œuvres d’un talentueux maître charpentier de Nagasaki », (Tenshudô-kenchiku no paionia Tetsukawa Yosuke Nagasaki no isai-naru daitoku tôryô no igyô). Nobuyo Kida, Nichibô-Shuppansha.
- « La vie de Tetsukawa Yosuke, “l’architecte d’église” : Un portrait sans fard. Son petit-fils nous raconte comment il a partagé le soir de sa vie » (Kyôkai-kenchiku-kaTetsukawa Yosuke no shôgai dôkyo no mago ga mita sugao). Tetsukawa Hiroko, Kaicho-sha.
- « Les églises de l’architecte Tetsukawa Yosuke : visiter les îles Gotô » (Tetsukawa Yosuke no kyôkai-kenchiku Gotô-rettô wo tazunete) LIXIL Publications.
(Photo de titre : l’église de Mizu-no-ura surplombe la baie, au nord de l’île de Fukue. Conçue et construite par le maître d’œuvre Tetsukawa Yosuke, elle est communément appelée « l’église blanche ». Les murs en roche calcaire se détachent sur le ciel bleu et les flots transparents. Toutes les photos sont de Amano Hisaki, de Nippon.com, sauf mentions contraires.)


