La Femme des sables, d’Abe Kôbô

Abe Kôbô (1924-1993) est né à Tokyo, mais il a grandi en Mandchourie, où son père était médecin. Après des études de médecine à l’université impériale de Tokyo, il obtient son diplôme après la Seconde Guerre mondiale, mais préférant la littérature, il n’exercera jamais. Il remporte le prix Akutagawa pour Le Crime de Monsieur S. Karma, la première nouvelle du recueil intitulé Les Murs publié en 1951. L’auteur écrivait plutôt pour le théâtre quand son roman La Femme des sables sort en 1962 et devient un succès de librairie.

« Un jour d’août, un homme est porté disparu. » Au début du récit, on suit un homme parti au bord de la mer dans l’espoir de trouver des insectes vivant dans les dunes. L’entomologiste se dit que s’il réussissait à trouver une nouvelle espèce, son nom figurerait à jamais écrit dans les livres, trônant à côté de l’intitulé latin de l’insecte découvert.

Mais il se fait piéger et des villageois le condamnent à vivre dans une maison délabrée enfouie au creux des dunes. L’échelle de corde a été retirée, il est coincé à 20 mètres sous le niveau du sol. Celle qui habite là, au fond, triste et silencieuse, manie la pelle et chaque nuit collecte du sable pour le mettre dans des sortes de bidons que les villageois récupèrent en les treuillant.

Le sable inlassablement s’écoule comme s’il était vivant. L’homme et la femme risquent de finir ensevelis, enterrés vifs. S’ils restaient sans agir, le sable pourrait même engloutir le village. Mais elle ne peut accomplir seule cette tâche titanesque, il lui faut de l’aide, notre homme doit rester pour la seconder.

Le cycle infernal s’enclenche. Il tente bien de s’échapper mais ne réussit qu’à s’enliser dans les sables mouvants. Malgré son angoisse, il se résigne à son sort et en échange de nourriture et d’eau il finit par accepter ce travail fastidieux. Une des plus belles scènes le montre essayant désespérément de fuir. Qu’adviendra-t-il de lui ?

Ce roman est une fable tout aussi étrange et fantasque qu’universelle. Au quotidien nous nous débattons, incapables de nous libérer de nos chaînes, prisonniers de nos sociétés. En sommes-nous réduits à faire des compromis et à vivre d’espoir ? Traduit dans plus de 20 langues La Femme des sables est un monument de la littérature mondiale. Abe est sans doute mort trop tôt, il aurait pu semble-t-il remporter le prix Nobel de littérature.

  • La Femme des sables (titre original Suna no onna), traduction de Georges Bonneau
  • Le Crime de Monsieur S. Karma (titre original Karuma shi no hanzai), nouvelle tirée du recueil intitulé Les Murs (titre original Kabe), traduction de Marc Mécréant

Tokyo Express, de Matsumoto Seichô

Matsumoto Seichô (1909-1992) est connu pour ses romans policiers. Il naît la même année que Dazai Osamu, mais contrairement à l’auteur de La Déchéance d’un homme, il grandit dans la pauvreté. Il quitte l’école à 15 ans et enchaîne les petits boulots avant d’être engagé au quotidien Asahi Shimbun. Appelé sous les drapeaux, il passe la majeure partie de la Seconde Guerre mondiale en Corée. Lauréat d’un prix pour sa nouvelle Saigô satsu (« Le billet de Saigô »), il a déjà 41 ans quand commence sa carrière d’écrivain.

Une édition japonaise de Tokyo Express, de Matsumoto Seichô. (© Shinchôsha)
Une édition japonaise de Tokyo Express, de Matsumoto Seichô. (© Shinchôsha)

Tokyo Express (1958) est tout de suite un immense best-seller. Matsumoto vient de lancer un nouveau genre où l’intrigue se déroule sur fond de problèmes sociétaux, il ouvre la voie au « roman policier social ».

Yasuda dirige une entreprise de machines outil. Il est sur le quai 13 de la gare de Tokyo avec des serveuses d’un restaurant qu’il fréquente, quand, regardant du côté du quai 15, il aperçoit une autre serveuse de ce restaurant : elle est accompagnée, elle monte avec un jeune homme dans un express à destination de Hakata à Kyûshû. Ils ont tout l’air d’être amants.

Une semaine plus tard, deux corps sont retrouvés sur une plage de Hakata. Lui était cadre et travaillait dans un ministère, il était impliqué dans un scandale de corruption, mais l’enquête conclut à double suicide sur la base des témoignages recueillis à la gare de Tokyo.

Pourtant Mihara, le jeune inspecteur chargé de l’affaire de corruption ne croit pas à la thèse du suicide. Tant de trains vont et viennent, les uns après les autres, dans cette immense gare de Tokyo, il se demande s’il est vraiment possible d’apercevoir par hasard des gens se trouvant sur un autre quai. Alors qu’il vérifie les horaires, il comprend que le quai 15 ne peut être vu que pendant quatre minutes.

De plus, le témoin Yasuda est justement partie prenante dans l’affaire avec le ministère mais il était en voyage d’affaires à Hokkaidô au moment du suicide présumé. Dans les meilleures pages du roman, l’inspecteur décortique l’alibi. L’auteur a séduit les lecteurs avec ses descriptions réalistes des mobiles et des affaires rendant toute la complexité des scandales politiques et financiers ayant secoué le Japon d’après-guerre.

Les romans policiers de Matsumoto accordent une grande importance à la dimension sociale et aux « mobiles » du crime, une approche qui parle aux lecteurs. L’écrivain ayant lui-même fait l’expérience de la précarité, il a les mots justes pour parler des inégalités et des injustices de la société japonaise.

Le Point Zéro, son chef-d’œuvre, traite notamment de la prostitution au sein des forces d’occupation dans l’immédiat après-guerre. Le Vase de sable met en scène les lépreux et les discriminations dont ils sont victimes. Matsumoto est le doyen des écrivains ayant fait carrière dans les années d’après-guerre, il propose un regard différent sur cette époque.

  • Tokyo Express (titre original Ten to sen), traduction de Rose-Marie Makino-Fayolle
  • Le Point Zéro (titre original Zero no shôten), traduction de Dominique Sylvain et Frank Sylvain
  • Le Vase de sable (titre original Suna no utsuwa), traduction de Rose-Marie Makino-Fayolle

Sélection d’autres ouvrages de la littérature japonaise (1955-1964)

  • Ai to shi o mitsumete (« Contempler l’amour et la mort »,1963), d’Ôshima Michiko et Kôno Makoto, non traduit en français
  • Paris moyu (« Paris brûle », 1964) de Osaragi Jirô, non traduit en français
  • Saredo warera ga hibi (« Oui mais, de nos jours », 1964) par Shibata Shô, non traduit en français
  • Une affaire personnelle (titre original Kojinteki na taiken,1964) d’Ôe Kenzaburô, traduction de Claude Elsen

(Photo de titre : de gauche à droite, Mishima Yukio, Ôe Kenzaburô recevant le prix Nobel et Abe Kôbô. Jiji)