La littérature japonaise d’après-guerre porte la marque de ces combats dévastateurs qui l’ont, directement ou indirectement, façonnée. Dans ce deuxième volet de cette série consacrée à la littérature japonaise de l’ère Shôwa (1926-1989) nous vous parlerons essentiellement d’ouvrages rédigés entre 1945 et 1954 portant les stigmates de la guerre, mais cet article fera également référence à des œuvres un peu plus tardives.

(Note : les ouvrages déjà traduits en français sont en italique, ceux non traduits sont laissés entre guillemets.)

La Déchéance d’un Homme, de Dazai Osamu

Une édition japonaise de La Déchéance d’un Homme, de Dazai Osamu (© Shinchôsha)
Une édition japonaise de La Déchéance d’un Homme, de Dazai Osamu (© Shinchôsha)

Le 13 juin 1948, Dazai Osamu (1909-1948) met fin à ses jours en se jetant dans le canal Tamagawa avec sa maîtresse, il meurt noyé à 38 ans. L’année précédente, dans son roman Soleil couchantl’écrivain avait raconté le déclin de l’aristocratie japonaise dans l’après-guerre ; sa mort survient peu avant la parution de son chef-d’œuvre, La Déchéance d’un Homme.

« J’ai vécu une vie remplie de honte », confie le narrateur au début de La Déchéance d’un Homme, puis en fin de roman de conclure « À l’heure actuelle, je ne connais ni le bonheur ni le malheur. La vie passe. » (dans la traduction française de Georges Renondeau). Ce sont des phrases fortes. Dazai est né dans une famille de grands propriétaires terriens à Tsugaru, au nord du Japon dans la préfecture d’Aomori. Il était le dixième d’une fratrie de onze enfants. Étudiant, il entre au département de littérature française de l’université impériale de Tokyo (l’actuelle Université de Tokyo) et prend part à des actions du Parti communiste alors interdit au Japon. Suicidaire de nature, il sombre dans une vie de débauche et projette à 21 ans de se tuer avec une serveuse de Ginza qu’il venait de rencontrer. Elle succombe, il survit. La culpabilité l’habitera jusqu’à la fin de ses jours. Il s’installe ensuite avec une geisha d’Aomori qu’il a fait venir à Tokyo. Il cède au désespoir lorsqu’il comprend qu’elle lui est infidèle et il tente encore une fois de mettre fin à ses jours. Devenu dépendant à un analgésique, il est interné en hôpital psychiatrique.

Apparemment rétabli, il accepte, sur les conseils de son mentor l’écrivain Ibuse Masuji, un mariage arrangé. Il est alors âgé de 30 ans. Plusieurs de ses meilleures nouvelles sont écrites à ce moment-là, citons les célèbres Cent vues du mont Fuji et Cours, Mélos !. Mais dans le Japon chaotique de l’après-guerre, Dazai renoue avec ses pulsions suicidaires.

Dans La Déchéance d’un Homme, Dazai confesse une « vie remplie de honte » et livre en toute franchise ses souvenirs d’enfance. Rares sont les auteurs qui, à l’instar de Mishima Yukio, réussissent à inspirer l’engouement et continuent de séduire les lecteurs, malgré les années qui passent.

L’œuvre de Dazai est inscrite au panthéon de la littérature japonaise et La Déchéance d’un Homme est son testament littéraire.

  • La Déchéance d’un Homme (titre original Ningen shikkaku), trad. Georges Renondeau, éditions Gallimard, Coll. Connaissance de l’Orient
  • Soleil couchant (titre original Shayô), trad. Hélène de Sarbois et Gaston Renondeau, éditions Les Belles lettres
  • Cent vues du mont Fuji (titre original Fugaku hyakkei), trad. Didier Chiche, éditions Picquier poche
  • Cours, Melos ! (titre original Hashire Merosu), trad. Myriam Dartois-Ako (disponible gratuitement en ligne)

La Hache, le Koto et le Chrysanthème, de Yokomizo Seishi

Une édition japonaise de La Hache, le Koto et le Chrysanthème, de Yokomizo Seishi (© Kadokawa)
Une édition japonaise de La Hache, le Koto et le Chrysanthème, de Yokomizo Seishi (© Kadokawa)

Avec l’ombre de la défaite, de nombreux genres littéraires populaires peinent à retrouver un nouveau souffle après-guerre. Le célèbre roman policier La Hache, le Koto et le Chrysanthème (1950-51) de Yokomizo Seishi (1902-1981), deviendra vite un classique du genre et sera adapté au cinéma à de nombreuses reprises. Le livre s’inspire d’histoires tragiques de soldats démobilisés de retour au pays.

La Hache, le Koto et le Chrysanthème fait partie d’une série de récits mettant en scène le détective Kindaichi Kôsuke que les lecteurs avaient déjà découvert dans « Meurtres à Honjin » (non traduit en français), « L’Île de la porte de l’enfer » (non traduit en français) ou Le village aux Huit Tombes. L’histoire se déroule dans le Japon d’après-guerre d’une ville imaginaire à Nagano. Les membres de la famille Inugami se déchirent pour l’héritage du riche patriarche, Inugami Sahei.

Son testament stipule que celui de ses trois petits-fils qui épousera Tamayo, la belle petite-fille de son grand bienfaiteur, héritera du domaine. L’aîné, Sukekiyo, revient du front de Birmanie. À cause d’une terrible blessure, il porte un effrayant masque en caoutchouc. Un mystérieux fils illégitime de Sahei est sur la liste des héritiers, mais on ignore où il se trouve depuis qu’il a été démobilisé.

Puis survient une série de meurtres étranges. Le drame atteint son paroxysme quand Kindaichi qui a trouvé la clef du rébus est sur le point de résoudre l’affaire, mais la tragédie qui frappe le clan Inugami n’est autre que la guerre elle-même. L’auteur raconte combien l’effondrement des valeurs auxquelles croyaient les soldats de retour au pays les laisse à la merci du destin. « La fierté et le sens des responsabilités » d’avant-guerre ont disparu. Et Sukekiyo de se lamenter, il ne comprend plus ceux qui sont restés au pays.

  • La Hache, le Koto et le Chrysanthème (titre original Inugamike no ichizoku), trad. Vincent Gavaggio, éditions Gallimard, Coll. L’imaginaire
  • Honjin satsujin jiken (« Meurtres à Honjin »), non traduit en français
  • Gokumon-tô (« L’Île de la porte de l’enfer »), non traduit en français
  • Le village aux Huit Tombes (titre original Yatsu-haka mura), trad. René de Ceccatty et Ryôji Nakamura, éditions Picquier poche

Les Feux, d’Ôoka Shôhei

Une édition japonaise des Feux, d'Ôoka Shôhei (© Shinchôsha)
Une édition japonaise des Feux, d’Ôoka Shôhei (© Shinchôsha)

À la fin de la guerre, Ôoka se lance dans une carrière d’écrivain. Dans son Journal d’un prisonnier de guerre, il raconte son expérience de la guerre puis dans Les Feux, il parle du deuil et de la précarité de la vie des soldats ayant survécu au front des Philippines, après la défaite des forces japonaises. L’histoire se déroule à Leyte, pendant la dernière phase des combats. Alors que les armes, les munitions et les vivres viennent à manquer, le soldat Tamura lutte contre une rechute de la tuberculose. Son chef d’escouade lui ordonne de se faire exploser avec une grenade à main en véritable soldat de l’empire du Soleil levant.

Dans une scène se déroulant dans un rudimentaire hôpital de campagne, on voit des soldats blessés qui ont perdu toute envie de se battre et n’ont d’autre choix que d’attendre la mort, le ventre vide. Puis les bombardements incessants des forces américaines, les forcent à fuir vers les collines. Au loin, des fumées s’élèvent.

Tamura erre dans la zone de combat quand il aperçoit à plusieurs reprises des feux mystérieux. Il tombe sur un cadavre abandonné, dont les fesses semblent avoir été arrachées. La faim étant insupportable, il finit lui aussi par manger la « viande de singe » offerte par un soldat. Était-ce vraiment du singe, n’était-ce pas plutôt de la chair humaine ?

Ôoka décrit le sort tragique de soldats abandonnés par la nation sous prétexte de « patriotisme et loyauté à l’Empereur ». Et quand il fut pressenti pour entrer à l’Académie des arts du Japon, l’écrivain refusa et resta fidèle à ses positions anti-gouvernementales.

  • Les Feux (titre original Nobi), trad. Rose-Marie Makino-Fayolle, éditions Le Livre de poche
  • Journal d’un prisonnier de guerre (titre original Furyoki), trad. François Campoint, éditions Belin