« Vingt-quatre prunelles », de Tsuboi Sakae

Édition japonaise de « Vingt-quatre prunelles » (Nijûshi no hitomi), de Tsuboi Sakae (© Iwanami Shoten)
Édition japonaise de « Vingt-quatre prunelles » (Nijûshi no hitomi), de Tsuboi Sakae (© Iwanami Shoten)

« Vingt-quatre prunelles » de Tsuboi Sakae (1899-1967) est un roman anti-guerre qui raconte l’histoire de Japonais ordinaires et méconnus dont la vie a été bouleversée par les conflits. L’histoire se passe dans un petit village de pêcheurs au bord de la mer intérieure de Seto. La romancière y décrit avec fraîcheur la vie de la tendre Ôishi Hisako, qui au début du roman vient de sortir de l’école normale et commence sa vie d’enseignante auprès de ses douze élèves en première année de primaire.

Le récit court de 1928 à 1946, dans la première moitié du livre on découvre la vie paisible du village peu à peu perturbée par la guerre qui étend son ombre et les nuages s’amoncellent. Quand un de ses collègues se retrouve accusé d’être « un rouge », Ôishi s’interroge avec naïveté et finit par être soupçonnée de sympathies communistes.

Quand ils arrivent en sixième année, les enfants commencent à réfléchir à leur avenir. Les garçons, pris par l’air du temps, parlent de devenir soldats. Elle ne peut s’y opposer ouvertement, mais désarçonnée, elle perd foi en l’éducation et démissionne. Elle épouse un marin dont elle a trois enfants, mais son mari est tué au combat.

Pourquoi avoir des enfants, les aimer et les élever si tout ce qui les attend est la guerre ? Beaucoup d’enfants du roman, tous avec leur personnalité propre, connaissent un destin tragique, certains meurent en soldat.

Les lecteurs ont la larme à l’œil quand ils voient Ôishi reprendre son métier d’enseignante à un âge mûr et lisent ses retrouvailles, après-guerre, avec les survivants de sa toute première classe. Encouragée par son mari, lui-même écrivain et poète, la romancière s’était lancée dans l’écriture de livres pour enfants dès les années 1920. « Vingt-quatre prunelles » a été adapté au cinéma en 1954 par Kinoshita Keisuke avec la célèbre Takamine Hideko dans le rôle-titre. Le film primé connaît un grand succès et contribue à faire du roman de Tsuboi un classique de librairie.

  • Nijûshi no hitomi (« Vingt-quatre prunelles »), non traduit en français

Pluie Noire, d’Ibuse Masuji

Une édition japonaise de Pluie Noire, d’Ibuse Masuji (© Shinchôsha)
Une édition japonaise de Pluie Noire, d’Ibuse Masuji (© Shinchôsha)

Certes le roman n’a pas été écrit dans l’immédiat après-guerre, mais impossible de ne pas mentionner Pluie Noire (1966) dans une sélection de livres ayant pour trame la Seconde Guerre mondiale. Ce récit qui se démarque des nombreux livres parlant des bombes atomiques de Hiroshima et de Nagasaki est un chef-d’œuvre du genre.

Né à Fukuyama, dans la préfecture de. Hiroshima, Ibuse Masuji (1898-1993) connaissait personnellement des hibakusha, ces victimes de la bombe H. Avant-guerre, le romancier avait déjà écrit l’une de ses nouvelles les plus célèbres, intitulée La Salamandre (1929). En 1937, il avait remporté le prix Naoki pour « Les aventures de John Manjirô ». Ce livre raconte l’histoire d’un pêcheur, qui après son naufrage, devient l’un des tout premiers Japonais à se rendre aux États-Unis (1841) alors que le Japon d’Edo est encore fermé. Ibuse Masuji a plus de 40 ans quand il est enrôlé dans l’armée, en 1941. Il est envoyé à Singapour, alors occupée par le Japon. Démobilisé en 1942, il retourne à Fukuyama et y demeure jusqu’à la fin de la guerre.

Les personnages principaux de Pluie Noire s’appellent Shizuma Shigematsu, un habitant de Hiroshima, Shigeko sa femme et Yasuko leur nièce qui vit avec eux. Quand la bombe est larguée, Shigematsu qui est à la gare est brûlé au visage. Irradié, il commence à présenter de nombreux symptômes (fatigue et perte de cheveux). Sa femme était à la maison et leur nièce travaillait dans une usine en dehors de la ville, elles n’ont donc pas été « blessées » par l’explosion.

Ils vivent dans le village natal de Shigematsu, loin du centre-ville, mais quatre ans après la fin de la guerre, les villageois commencent à colporter des rumeurs disant que la jeune Yasuko a en fait été irradiée et préfèrent garder leurs distances. Le jour où il est question de lui trouver un mari, le marieur insiste pour connaître ses allées et venues pendant et après le bombardement.

Le Dôme de la bombe atomique, à Hiroshima. Photo prise en 1945. (Jiji)
Le Dôme de la bombe atomique, à Hiroshima. Photo prise en 1945. (Jiji)

Shigematsu et Yasuko écrivent chaque jour dans leur journal. Pour réfuter les rumeurs et convaincre le marieur, Shigematsu recopie des passages de son journal dans celui de sa nièce. Ibuse décrit dans ses pages leur vie paisible. Le récit qui est scandé d’extraits de journal intime, retrace minutieusement la tragédie de la bombe atomique.

Mais malheureusement Yasuko, autrefois en bonne santé, commence à montrer des symptômes inquiétants. Elle aussi est une victime des retombées radioactives de la Pluie noire qui s’est abattue sur Hiroshima et ses habitants après l’explosion atomique.

Leur vie bascule. Mais plutôt que de dénoncer haut et fort l’inhumanité de l’arme atomique, Ibuse décrit les faits par le menu, il narre sobrement le tragique de la situation et son exceptionnel talent de romancier permet aux lecteurs de vivre avec les personnages toute l’horreur de cet enfer sur terre.

  • La Salamandre (titre original Sanshô-uo), trad. Martine Jullien, éditions Picquier poche
  • Jon Manjirô hyôryûki (« Les aventures de John Manjirô »), non traduit en français
  • Pluie noire (titre original Kuroi ame), trad. Takeko Tamura et Colette Yugué, éditions Gallimard, Coll. Folio

« Hirota Kôki, criminel de guerre », de Shiroyama Saburô

Édition japonaise de « Hirota Kôki, criminel de guerre » (Rakujitsu moyu), de Shiroyama Saburô (© Shinchôsha)
Édition japonaise de « Hirota Kôki, criminel de guerre » (Rakujitsu moyu), de Shiroyama Saburô (© Shinchôsha)

Terminons cet article en présentant le livre de Shiroyama Saburô (1927-2007) intitulé « Hirota Kôki, criminel de guerre ». Écrivain et scénariste, Shiroyama est connu pour ses romans historiques. Dans ce livre, il raconte la vie de Hirota Kôki, Premier ministre de 1936 à 1937, qui est le seul civil à avoir été exécuté en tant que criminel de guerre de classe A suite au procès de Tokyo. L’auteur s’interroge sur la responsabilité des dirigeants en temps de guerre.

Alors qu’il n’est encore qu’étudiant, Shiroyama se porte volontaire pour entrer dans la marine impériale. Il est en train de suivre une formation dans une unité d’attaque spéciale tokkôtai (souvent appelée kamikaze) quand se terminent les combats. Dans ses écrits, il cherche à comprendre l’état d’esprit des dirigeants. Hirota est pour lui l’exemple du col blanc qui se retrouve malgré lui empêtré dans l’engrenage de la guerre.

Hirota a occupé les fonctions de Premier ministre et de ministre des Affaires étrangères dans les années 1930. Après avoir tenté d’empêcher l’entrée en guerre du Japon, il cède à la pression de l’armée. Au procès de Tokyo, il ne souhaite pas plaider non coupable et est condamné à mort. Il meurt pendu. Respectant son vœu, sa famille ne prend pas position.

Ôoka Shôhei qui était un ami d’enfance du fils aîné de Hirota propose son aide à Shiroyama qui peine alors à rassembler les documents nécessaires à l’écriture de son livre. Grâce à l’intermédiaire d’Ôoka, la famille du défunt accepte de recevoir Shiroyama. Le troisième fils de Hirota, qui a été le secrétaire de son père alors Premier ministre, lui livre des anecdotes inédites. Cette documentation a nourri le roman de Shiroyama.

  • Rakujitsu moyu (« Hirota Kôki, criminel de guerre), non traduit en français

Sélection d’autres ouvrages de la littérature japonaise (1945-54)

Traduits en français

  • La Chute (titre original Darakuron, 1946) de Sakaguchi Ango, trad. Yamada Minoru, Sasaki Yasuyuki et Yves‑Marie Allioux, éditions Picquier poche

(Note : de nombreux ouvrages de cet article ont donné lieu à plusieurs traductions en français, mais une seule figure pour chacun d’entre eux.)

Encore non traduits en français

  • « La Condition de l’homme » (Ningen no jôken, 1958) de Gomikawa Junpei

(Photo de titre : [de gauche à droite] Ibuse Masuji, Dazai Osamu et Ôoka Shôhei. Jiji)