Les monnaies virtuelles vont-elles être le déclencheur de la prochaine crise ?
En 2008, j’avais eu des discussions avec d’autres spécialistes des affaires monétaires internationales à propos des causes potentielles de la prochaine crise financière mondiale, qu’on pouvait prévoir en 2018 si l’on se fondait sur le cycle de 10 ans. Nous étions alors unanimes à penser que sa cause la plus probable serait l’éclatement d’une bulle spéculative sur les marchés du carbone (l’achat et la vente des droits d'émission de gaz carbonique). Mais la formation d’une telle bulle nous a été épargnée. Et cela est dû en premier lieu au grand tremblement de terre de l’est du Japon, survenu en mars 2011, qui a entraîné la fermeture de toutes les centrales nucléaires japonaises. Les échanges de carbone avaient déjà pris leur essor en Europe et, s’il n’y avait pas eu le tremblement de terre et ses séquelles, je pense que ces échanges auraient aussi décollé au Japon et se seraient emballés aux États-Unis, qui sont la source de plus de 25 % de l’offre comme de la demande de droits d’émission. Dans ces conditions, l’annonce par le président Donald Trump du retrait de son pays des Accords de Paris sur le changement climatique mondial aurait immédiatement amputé le marché d’un quart de son volume, avec le charivari qui en aurait sans doute résulté à mesure de l’effondrement en séries des prix du marché.
Que se passera-t-il en 2028 ? Je n’ai pas encore analysé attentivement les perspectives, mais les monnaies virtuelles pourraient s’avérer le déclencheur d’une crise financière mondiale cette année-là. La valeur des monnaies virtuelles est hautement volatile, et elles ne peuvent pas constituer un moyen d’échange stable. Elles ne posent pas de problèmes tant qu’elles sont traitées comme des produits spéculatifs achetés et vendus par les individus et les sociétés commerciales, mais rien ne pourrait être plus dangereux que de les intégrer dans le système financier, où leurs fluctuations risqueraient de provoquer des contractions brutales de la liquidité quotidienne. Il est essentiel, me semble-t-il, d’imposer des limites à la détention de monnaies virtuelles par les établissements financiers, de façon à tuer dans l’œuf la menace d’une crise.
Si l’emploi du mot « monnaie » dans l’expression « monnaie virtuelle » et dans le terme apparenté « crypto-monnaie » est devenu problématique, c’est parce qu’il risque de générer un excès de confiance dans ces instruments financiers. Une proposition visant à mettre fin à l’emploi de ce mot dans ces deux expressions a été présentée lors d’une réunion des ministres des finances et gouverneurs des banques centrales du Groupe des vingt, et la prochaine session du G20, qui sera présidée par le Japon, devrait envisager de les rebaptiser « crypto-avoirs » (crypto-assets) de façon à cesser d’encourager une confiance injustifiée.
Des voix s’élèvent pour suggérer l’interdiction totale des monnaies virtuelles en raison de leur danger potentiel. Mais je ne pense pas qu’il faille en arriver là. Pour commencer, il est impossible d’interdire toutes les nouvelles monnaies virtuelles. La priorité, me semble-t-il, doit être accordée à la mise en place de dispositifs visant à s’assurer que les gens engagés dans les échanges de ces instruments soient avertis des risques qu’ils encourent.
