Le 4 mai 2018, l’Académie suédoise a fait savoir que l’attribution du prix Nobel de littérature 2018 serait différée d’un an et que son lauréat serait désigné en même temps que celui de l’année 2019. L’œuvre de Murakami Haruki sera-t-elle enfin couronnée à cette occasion ? Dans cet article, le critique littéraire Kawamura Minato se penche non seulement sur l’histoire étonnante du prix Nobel de littérature et des écrivains japonais mais aussi sur la place de plus en plus importante que les auteurs qui n’écrivent pas dans une des grandes langues européennes sont en train de prendre dans le palmarès littéraire le plus prestigieux du monde.

Le statut particulier de Kazuo Ishiguro

Depuis sa création en 1901, trois écrivains nés au Japon ont été récompensés par le prix Nobel de littérature. Kawabata Yasunari (1899-1972) en 1968, Ôe Kenzaburô (né en 1935) en 1994, et Kazuo Ishiguro (né en 1954) en 2017. Le cas de Kazuo Ishiguro est un peu particulier du fait qu’il a passé la quasi totalité de sa vie en Grande Bretagne (depuis ses 5 ans), qu’il a acquis la nationalité britannique et qu’il écrit en anglais. Mais beaucoup le considèrent comme un « Japonais » en raison de l’ambiance profondément imprégnée par la culture de l’Archipel qui caractérise ses œuvres (voir notre article : Kazuo Ishiguro, le Japon et le rôle de la mémoire).

Quoi qu’il en soit, au moment où on lui a attribué le prix, chacun des trois nobélisés japonais était en lice avec un autre auteur majeur de l’Archipel. Kawabata Yasunari avec Tanizaki Junichirô (1886-1965), Ôe Kenzaburô avec Abe Kôbô (1924-1993) et Kazuo Ishiguro avec Murakami Haruki (né en 1949). Et jusqu’au moment de leur décès, Tanizaki Junichirô et Abe Kôbô étaient encore considérés comme des candidats sérieux. Toutefois en vertu des règles édictées par l’Académie suédoise, le prix Nobel ne peut pas être décerné à titre posthume. Et il n’y a eu qu’une seule exception, le poète suédois Erik Axel Karlfeldt (1864-1931) nobélisé en 1931, six mois après sa mort.

Le contenu des délibérations de l’Académie suédoise et les cinq noms figurant sur la liste finale des candidats doivent par ailleurs rester secrets pendant 50 ans après l’annonce de l’attribution du prix. Il est donc impossible de savoir si Murakami Haruki en faisait partie ou pas en 2017, l’année où Kazuo Ishiguro a été nobélisé. Mais je ne serais pas surpris que ce soit le cas, étant donné que depuis 1968, le prix Nobel de littérature couronne un Japonais environ tous les 20 ans – il y a eu exactement 26 ans entre Kawabata Yasunari et Ôe Kenzaburô, et 23 ans entre ce dernier et Kazuo Ishiguro. Qui plus est, Murakami Haruki figure régulièrement en tête des paris chez le bookmaker britannique Ladbrokes et sa cote de popularité est bien supérieure à celle de Kazuo Ishiguro.

Le succès planétaire de Murakami Haruki

Quand Ôe Kenzaburô a obtenu le prix Nobel de littérature en 1994, les spéculations allaient déjà bon train. Mais depuis quelques années, une véritable frénésie s’empare des médias japonais au début du mois d’octobre, au moment où l’Académie suédoise va annoncer le nom du nouveau lauréat. Persuadés que le tour de Murakami Haruki est enfin venu, les chaînes de télévision, les journaux et les revues se battent pour rencontrer les proches de l’écrivain, enregistrer leurs commentaires et les diffuser à la télévision ou dans la presse. Quant à l’auteur, déjà très difficile à interviewer en temps normal, il se réfugie paraît-il à l’étranger pour échapper à la vague de folie ambiante. (Voir notre article : Murakami Haruki : artiste immortel ou star en déclin ?)

Si l’Académie suédoise a considéré Kazuo Ishiguro comme un écrivain « japonais », Murakami Haruki risque d’avoir à attendre au moins une dizaine d’années avant d’être nobélisé. Et au cas où le délai serait encore plus long, comme pour ses prédécesseurs, le prix ne lui sera attribué que vers 2040, date à laquelle il sera très âgé… à supposer qu’il soit encore en vie. Qui plus est, il se trouvera alors confronté à des concurrents plus jeunes que lui, notamment Tawada Yôkô (née en 1960) et Nakamura Fuminori (né en 1977) dont la réputation est déjà bien assurée.