Un « prix de  littérature traduite » dans des langues occidentales

Depuis l’ouverture d’une partie de ses archives, on sait que l’Académie suédoise a sélectionné quatre autres candidats japonais sans pour autant leur attribuer le prix Nobel de littérature. Il s’agit de Kagawa Toyohiko (1888-1960), Tanizaki Junichirô, Nishiwaki Junzaburô (1894-1982) et Mishima Yukio (1925-1970). On a par ailleurs de fortes raisons de supposer qu’Abe Kôbô (1924-1993), Inoue Yasushi (1907-1991) et Tsushima Yûko (1947-2016) ont figuré eux aussi sur la  liste des auteurs nobélisables. Et il pourrait en aller de même pour Endô Shûsaku (1923-1996), Ibuse Masuji (1898-1993), Ôoka Shôhei (1909-1988) et Nakagami Kenji (1946-1992).

À ce jour, aucune des personnes sollicitées par l’Académie suédoise pour sélectionner les candidats au prix Nobel de littérature ne maitrisait le japonais. Comme les collaborateurs de l’académie sont tenus de lire les œuvres des intéressés avant de se prononcer sur leur cas, les auteurs qui écrivent dans une langue autre que l’anglais, le français, l’allemand ou l’espagnol sont nettement désavantagés. C’est ainsi que pour être nobélisables, les candidats de l’Archipel doivent avoir été au moins en partie traduits dans une langue occidentale ou bien avoir écrit directement dans une langue autre que le japonais.

Kagawa Toyohiko a été le premier auteur japonais désigné comme éligible pour le prix Nobel de littérature. Il a été candidat une première fois en 1947 et une seconde, un an plus tard, sans plus de succès. Ses œuvres avaient le mérite d’avoir été traduites relativement tôt en anglais. Kagawa Toyohiko était un activiste chrétien, ardent pacifiste et défenseur de la cause des pauvres qui parlait couramment l’anglais au point de donner des conférences aux États-Unis. Cet auteur prolifique aujourd’hui tombé dans l’oubli au Japon doit sa sélection pour le prix Nobel de littérature davantage à ses convictions et à son engagement social qu’à ses qualités d’écriture. Il a d’ailleurs été proposé à deux reprises pour le prix Nobel de la paix en 1954 et 1955.

Nishiwaki Junzaburô, un contemporain de Kagawa Toyohiko, a quant à lui figuré à quatre reprises sur la liste des candidats au prix Nobel de littérature (1958, 1960, 1961 et 1962). Ce poète remarquable, profondément influencé par le dadaïsme et le surréalisme, écrivait pour sa part aussi bien en anglais qu’en japonais et son œuvre a été largement traduite et publiée en anglais.

À la fin des années 1960, Mishima Yukio a fait lui aussi partie des nobélisables. Donald Keene (1922-2019), le grand spécialiste de la littérature japonaise d’origine américaine, a raconté une anecdote étonnante à ce propos. Un écrivain danois lui aurait confié qu’après avoir lu sa traduction en anglais de Utage no ato (« After the Banquet » traduit en anglais par Donald Keene, 1973, « Après le banquet », traduit en français par Gaston Renondeau, 1965), il avait expliqué au comité de sélection de l’Académie suédoise que « Mishima était de gauche », ce qui avait ruiné ses chances d’obtenir le prix et permis à Kawabata Yasunari de devenir le premier nobélisé japonais. Mishima Yukio aurait été, dit-on, extrêmement déçu par l’échec de sa candidature. (Voir notre article : Donald Keene : une vie dévouée à la cause de la littérature japonaise)

On pourrait aller jusqu’à qualifier le Nobel de « prix de la littérature traduite ». Pour être pris en considération par l’Académie suédoise, les auteurs qui s’expriment dans des langues minoritaires ou autres qu’européennes doivent en effet avoir été traduits. Outre Kawabata Yasunari et Ôe Kenzaburô, à peine six écrivains originaires de l’Asie et de l’Afrique ont été nobélisés :

  • L’Indien Rabindranath Tagore (1861-1941), prix Nobel en 1913, qui écrivait en bengali.
  • L’Israélien Samuel Joseph Agnon (1887-1970), prix Nobel en 1966, qui s’exprimait en langue hébraïque.
  • Le français d’origine chinoise Gao Xingjian (né en 1940), prix Nobel en l’an 2000, qui utilise le chinois aussi bien que le français.
  • L’écrivain égyptien de langue arabe Naguib Mahfouz (1911-2006), prix Nobel en 1988. Le Turc Orhan Pamuk (né en 1952), prix Nobel en 2006, qui écrit en langue turque.
  • Le Chinois Mo Yan (né en 1955 ou 1956), prix Nobel en 2012, qui s’exprime en mandarin.

Le nombre des lauréats de langues autres qu’européennes a été de toute évidence limité par un manque de traductions.