L’attribution du prix Nobel à Bob Dylan : un véritable choc

En 2019, l’Académie suédoise décernera deux prix Nobel de littérature. Celui de l’année 2018 a en effet été reporté d’un an à la suite d’un scandale sexuel impliquant l’époux de l’académicienne Katarina Frostenson. Mais je me demande si le tapage médiatique provoqué par l’attribution du prix au chanteur Bob Dylan (né en 1941) en 2016 n’a pas lui aussi contribué à cette prise de position. Le prix Nobel de littérature est en effet traditionnellement remis à des écrivains, romanciers, poètes ou dramaturges. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que le choix d’un auteur-compositeur-interprète comme Bob Dylan ait provoqué une véritable onde de choc.

La décision de l’Académie suédoise a suscité des réactions très diverses. Certains ont loué sa volonté d’élargir la définition de la littérature, une volonté qui se profilait déjà derrière son choix de 2015. Cette année-là, elle avait en effet attribué le prix Nobel de littérature à l’écrivain et journaliste biélorusse Svetlana Alexievitch (née en 1948) dont les écrits relèvent davantage de l’enquête et du témoignage que de la fiction proprement dite. D’autres y ont vu au contraire une dérive par rapport aux valeurs traditionnelles, qu’ils se sont empressés de dénoncer. Pour ma part, je dois avouer que j’ai été stupéfait quand j’ai entendu Bob Dylan citer dans son discours de réception enregistré le nom d’Homère et l’Odyssée pour justifier le caractère littéraire de son œuvre.

Le comportement du chanteur au moment où le prix lui a été attribué n’a, il est vrai, rien fait pour arranger les choses. L’Académie suédoise est restée dans l’impossibilité de le joindre pendant  plusieurs semaines et il n’a pas participé à la cérémonie de remise des prix. Si la décision de lui décerner le prix Nobel de littérature a été adoptée à la majorité, cela n’a pas dû se faire sans des discussions houleuses et des conflits. L’année suivante, en 2017, on a eu l’impression que la littérature traditionnelle retrouvait ses droits avec la désignation de Kazuo Ishiguro. Mais cela ne veut pas dire pour autant que les membres du comité de sélection n’étaient plus perturbés par les remous provoqués par la nobélisation de Bob Dylan. À mon avis, à partir de 2019, ils vont continuer à mettre l’accent sur la littérature dans le sens le plus pur du terme plutôt que de tenter d’élargir à nouveau le champ d’application du prix Nobel.

Une ouverture en direction de l’Asie et l’Afrique

L’Asie et l’Afrique sont jusqu’à présent très peu représentées parmi les lauréats du prix Nobel de littérature. On peut donc s’attendre à ce que le choix de l’Académie suédoise se porte sur des écrivains originaires de pays ou de régions qu’elle n’a jamais couronnés. Ce pourrait être le cas de la Corée du Sud, de l’Asie du Sud-Est, ou encore du Moyen Orient, et en particulier de l’Iran et de l’Irak. L’Académie suédoise pourrait probablement aussi s’intéresser de plus près à des auteurs africains qui s’expriment dans la langue d’origine de leur pays.

La Corée du Sud espère depuis longtemps que sa littérature finira par être reconnue par l’attribution d’un prix Nobel. Malheureusement, le poète Ko Un (né en 1933), son candidat le plus sérieux, n’a plus guère de chances en raison de son âge et de son implication récente dans une affaire d’agression sexuelle. Le romancier Hwang Sok-yong (né en 1943) pourrait constituer un autre lauréat potentiel pour ca pays. D’autres auteurs originaires de l’Asie sont eux aussi susceptibles de remporter le prix, notamment le romancier vietnamien Bao Ninh (né en 1952) et les sœurs Chu Tien-wen (née en 1956) et Chu Tien-hsin (née en 1958) de Taïwan.

Quand on se penche sur l’histoire du prix Nobel de littérature, on constate que les membres de l’Académie suédoise ont soigneusement veillé à écarter tous les auteurs affichant des positions politiques trop marquées. Et ils n’ont par ailleurs couronné aucune œuvre de fiction populaire. C’est d’ailleurs pourquoi le célèbre écrivain anglais Graham Greene (1904-1991) n’a jamais été nobélisé, en dépit de plusieurs sélections.

En 1953, l’Académie suédoise a décerné le prix Nobel de littérature à Winston Churchill (1874-1965), ce qui lui a valu de vives critiques. Du coup, elle n’a plus jamais accepté d’hommes politiques importants comme candidats. Si André Malraux (1901-1976) n’a pas été nobélisé, c’est sans doute parce qu’il a été ministre d’État chargé des Affaires culturelles de 1959 à 1969, du temps où Charles de Gaulle était président. De même, Mario Vargas Llosa (né en 1936) n’aurait probablement pas reçu le prix Nobel de littérature en 2010, s’il n’avait pas été battu par Alberto Fujimori lors des élections présidentielles péruviennes de 1990.

Un humanisme universel

En choisissant chaque année un nouveau lauréat pour le prix Nobel de littérature, l’Académie suédoise va sans doute continuer à récompenser des écrivains dont l’œuvre a rendu de grands services à la « littérature mondiale » en poursuivant « un puissant idéal » fondé sur un « humanisme universel ». On peut certes considérer qu’elle n’a pas toujours réalisé cet objectif ambitieux, mais j’ai quand même l’impression que dorénavant, elle va s’efforcer de couronner davantage d’auteurs originaires de pays, de peuples et de nations qui se situent en dehors du cadre de la littérature moderne occidentale européenne.

(Photo de titre : des fans de Murakami Haruki attendent impatiemment la proclamation du nom du nouveau prix Nobel de littérature, à Tokyo, le 13 octobre 2016. Jiji Press)