Au Japon, un engagement international tourné uniquement vers les États-Unis
On peut affirmer qu’au Japon, l’intérêt pour l’international, et plus encore pour le développement de l’engagement international, s’est limité à la politique étrangère et la sécurité. Il s’est quasiment exclusivement exprimé dans le contexte de la coopération américano-japonaise, au sein de l’alliance américano-japonaise. Aux yeux d’Ogata Sadako, le Japon d’après-guerre a pris l’ « habitude » de dépendre des États-Unis, et, dans la pratique, de ne développer son engagement international qu’à travers une coopération avec la première puissance mondiale.
Les gouvernements successifs dirigés par le Parti libéral démocrate (PLD), qualifiés de conservateurs et pro-américains, ont promu cette position. Alors que les États-Unis augmentaient leurs exigences et leur attentes vis-à-vis du Japon, ces gouvernements se sont efforcés de développer l’engagement international, qui était pour eux un moyen de gérer l’alliance entre les deux pays, afin de préserver et développer les relations bilatérales.
Les forces de gauche et les forces progressistes qui leur étaient opposées étaient contre le renforcement de ces relations au sein de l’alliance, et contre toute expansion de l’engagement international du Japon, qui pourrait par exemple impliquer l’envoi des Forces d’autodéfense à l’extérieur du pays. Il ne s’agissait pas d’une différence d’interprétation relative à la méthode, mais d’une opposition de principe : ces forces contestatrices pouvaient à cet égard être qualifiées d’isolationnistes.
Par conséquent, le paysage politique laissait de côté une possibilité, celle de s’engager à l’international sans s’arrêter à la coopération avec les États-Unis. En clair, un développement de grande échelle fondé sur l’internationalisme et l’humanisme. Mais ce n’est pas du tout le schéma qui s’était installé au Japon, et qui était devenu indissociable de l’alliance avec les États-Unis.
Toutefois, rien n’exige qu’il en soit ainsi. Il existe par exemple dans la plupart des pays européens et aux États-Unis une tradition d’interventionnisme et d’engagement international progressiste, de gauche. En Europe, on trouve, jusqu’à un certain degré, des forces qui, tout en maintenant une distance avec les États-Unis, sont favorables aux interventions humanitaires. Ne serait-ce pas leur absence quasi-totale au Japon qui explique la faiblesse des partisans d’une expansion de l’engagement international du pays ?
Les théories sur l’engagement international des forces progressistes ou de gauche ne sont pas liées avec le fait d’être pro- ou anti-américain, et Ogata Sadako n’était pas non plus anti-américaine. Enfin, relativement à la notion de sécurité humaine que le Japon était censé promouvoir, elle regrettait que le concept en soit resté au niveau théorique, sans aucune application pratique.
L’isolationnisme tout autant que le développement de l’engagement international en tant que moyen de gérer l’alliance américano-japonaise étaient éloignés des convictions d’Ogata Sadako, mais le second était probablement un plus proche de ce qu’elle recherchait. C’est la raison pour laquelle elle a collaboré avec plusieurs gouvernements japonais, bien qu’elle ne soit jamais devenue ministre des Affaires étrangères, comme il en a été question à plusieurs reprises.
Les efforts fait par le Japon pour développer son engagement international lui paraissaient cependant insuffisants. Dans une interview parue dans le quotidien Asahi Shimbun du 24 septembre 2015, elle déclarait, au sujet de la participation japonaise dans les opérations de maintien de la paix des Nations unies : « J’avais de très grandes attentes [vis-à-vis de la participation des Forces d’autodéfense]. Mais elles n’ont pas été déployées dans des endroits dangereux. » À une question du quotidien Nihon Keizai du 13 août 2015, sur le contexte des lois sur la paix et la sécurité de 2015 [lois de 2015 sur les Forces d’autodéfense], elle répondait : « C’est une bonne chose que les Forces d’autodéfense puissent participer si on attend d’elles qu’elles puissent jouer un rôle pour le maintien de la paix. »
Ces déclarations peuvent peut-être surprendre ceux qui ne la voyaient que comme une messagère de paix et un protectrice des réfugiés opposée au principe de déploiement de troupes à l’étranger et aux lois sur la paix et la sécurité. Mais elles illustrent justement la façon dont Ogata Sadako prenait en compte les réalités sur le terrain.
Elle s’est aussi montrée sévère vis-à-vis du « pacifisme proactif » prôné par le gouvernement Abe, déclarant dans la même interview à l’Asahi Shimbun, le 24 septembre 2015 : « Rien ou presque n’a été dit sur les sacrifices que nous sommes prêts à faire à cet égard. Donc je n’y vois pour ma part que des paroles en l’air », manifestant ainsi son opinion qu’il fallait faire bien davantage.
Un internationalisme qui ne s’est pas enraciné
Tout compte fait, l’internationalisme tel que le concevait Ogata Sadako n’a sans doute pas pris racine au Japon. Avec Abe Shinzô aux commandes, le Japon se donne pour objectif le pacifisme proactif et une diplomatie à l’échelle planétaire. On pourrait ainsi croire que grâce à ce pouvoir politique stable, la présence du Japon à l’international s’est renforcée. Mais à la question de savoir si les Japonais sont à présents plus tournés vers l’extérieur et prêts à faire de plus grands sacrifices pour la paix dans le monde, la réponse est sans doute « non ». La tâche que nous a laissée Ogata Sadako est lourde.
Alors que la situation de la paix et de la stabilité dans l’environnement du Japon se détériore, et que sa population décline, de plus en plus de voix se font entendre demandant d’investir les ressources japonaises, déjà très limitées, dans la défense de proximité. Cette attitude peut paraître logique en matière de classement des priorités, mais si l’on réfléchit à moyen et long terme, permettra-t-elle vraiment de garantir la sécurité et la prospérité du Japon ?
Lorsqu’elle aborde ce thème en écrivant dans son livre « Mon Travail » (Watashi no shigoto) « Toute la question est de savoir si nous sommes capables de solidarité vis-à-vis des habitants de pays éloignés », Ogata Sadako n’exprime pas seulement son humanisme, mais aussi son réalisme, et ce questionnement pourrait être un point de départ pour reconsidérer la question.
(Photo de titre : le 13 février 1995, Ogata Sadako, alors Haut Commissaire de l’ONU aux réfugiés, est accueillie par des réfugiés rwandais dans un camp de réfugiés de Bukavu dans l’est du Zaïre, aujourd’hui République démocratique du Congo. Photo : AFP/Aflo)