Protéger son quotidien en acceptant le risque

Au bout du compte, ne nous reste-t-il qu’à vivre avec le virus, dans l’inquiétude ?

« Même si un vaccin ou un traitement sont mis au point, la Covid-19 ne disparaîtra pas pour autant. Les inquiétudes qui pèsent sur l’activité économique, la santé, la sécurité ou encore sur notre qualité de vie sont durables. Il faut donc se résigner à prendre certains risques pour protéger notre quotidien. »

La Covid-19 n’est pas un danger équivalent à la peste ou à la variole, il faut le savoir, insiste Ôwaki Kôshirô : « Changer son quotidien par peur du coronavirus, c’est renoncer à des us et coutumes construits au fil d’une longue histoire. Chacun doit se souvenir que vivre, c’est protéger son quotidien tout en acceptant une part de risque, c’est ça, la vie. »

Au bout de la surveillance collective

Si Ôwaki Kôshirô a écrit son livre et consacré quatre années à la traduction de l’ouvrage de Skrabanek, ce n’est pas pour s’opposer, d’un point de vue médical, au santéisme actuel. C’est plutôt parce qu’il espère vivement que chacun « se souvienne d’évidences qu’on a fini par oublier ».

Il entend « rappeler que la médecine peut être utilisée pour convaincre les gens de se conformer aux souhaits des médecins. Au bout du compte, alors qu’on croit agir de son propre chef, on est prisonnier d’une société de surveillance mutuelle ».

Il cite Surveiller et punir de Michel Foucault, Némésis médicale d’Ivan Illich et Erewhon de Samuel Butler pour soutenir son propos et s’inquiéter des limitations actuelles.

Erewhon de Samuel Butler (éditions Shinchôsha)
Erewhon de Samuel Butler (éditions Shinchôsha)

« Par exemple, comme dans la dystopie Erewhon où tomber malade est un crime passible d’une punition, le santéisme renferme un risque totalitaire. »

Dans son livre « Protéger son quotidien de la “bonne santé” », il consacre un chapitre entier aux excès des politiques de santé et à la philosophie santéiste du régime nazi et du Japon impérial. Peut-être va-t-il un peu trop loin, mais quoi qu’il en soit, rappelle-t-il, il ne faut pas oublier les leçons de l’Histoire. Les nazis ne toléraient les ravages ni de l’alcool ni du tabac ; ils ont même envoyé des alcooliques dans les camps de concentration pour l’exemple. De leur point de vue, un peuple en bonne santé était la base d’une nation forte. Cela ne rappelle-t-il pas certaines choses qui se produisent actuellement autour de nous ? s’interroge-t-il.

Dans son livre, il cite également une déclaration faite par le ministre de la Santé, le tout premier du Japon, Kido Kôichi, en 1938 : « Le corps de chaque membre du peuple ne lui appartient pas à lui seul, il appartient à l’État… Chacun doit forger son corps, se renforcer pour la nation… » Voyons maintenant l’article 2 de la Loi pour la promotion de la santé promulguée en 2003 : « Le peuple, en même temps qu’il approfondit son intérêt et sa compréhension de l’importance d’une bonne hygiène de vie, doit tout au long de son existence prêter attention à son état de santé et l’améliorer. » On voit deux points communs à ces textes : la santé est quelque chose qui s’acquiert à force d’efforts et se maintenir en bonne santé relève du devoir de chacun.

Échapper à la maladie à tout prix

Ôwaki Kôshirô, son diplôme de médecin en poche, a travaillé dans le secteur de l’édition et pour un site d’informations médicales. Il entendait ainsi poser un nouveau regard sur la réalité, en dehors du champ médical. Cependant, il y a trois ans, il est devenu médecin pour mettre son expérience à profit et étudier la médecine clinique. Sur le terrain, il est souvent confronté à la question de la façon de vivre et d’affronter la maladie dans une société vieillissante.

« Comment envisager l’allongement de la vie avec des problèmes de santé ? Quel soutien la société doit-elle apporter ? Voilà des questions auxquelles nous devons continuer de réfléchir. Même si l’on souhaite vieillir en bonne santé, on tombe forcément malade. On a beau ne pas vouloir vivre sa vieillesse dans la maladie comme telle ou telle personne de son entourage, c’est ce qui nous attend. »

D’où la nécessité d’adopter un point de vue selon lequel « même malade, le quotidien est agréable ».

« J’ai envie de dire : en matière de santé, faites comme il vous plaît. La santé n’est pas une religion, c’est un mode de vie. Quand on réfléchit sérieusement, on est tenté de passer au crible tous les avis, même ceux des spécialistes, pour déterminer s’ils sont corrects ou non, mais ce n’est pas la peine de prendre les choses autant au sérieux. Par exemple, bien qu’il existe des preuves que manger de grandes quantités de nattô a un rôle préventif de telle ou telle maladie, l’impact est minime. Au bout du compte, l’important c’est de manger ce qu’on aime, et de ne pas se forcer. C’est tout. De la même façon, ça ne sert à rien de s’inquiéter à propos de choses dont l’impact négatif est minime. Prenez le meilleur de tout ce qui vous entoure, trouvez votre propre équilibre et mangez ce que vous aimez. »

(Texte et interview de Itakura Kimie, de Nippon.com. Photos de Nippon.com)