L’exclusion a commencé avec « le plan pour une réduction de 50 % »
Le gouvernement a alors annoncé son objectif de diminuer ce total de moitié et s’est mis à renforcer les contrôles. En effet, grâce aux mesures prises pour accueillir une main-d'œuvre légale, par le biais des descendants d’émigrants japonais et de dispositifs comme le système de stagiaires dans le cadre du Programme technique de formation interne [système connu par son acronyme anglais TITP], le pays n’avait plus besoin de ces travailleurs en situation illégale. Le gouvernement a simultanément commencé à étudier l’accueil de travailleurs non-qualifiés. Le nombre d’étrangers en situation illégale a connu une baisse rapide, passant de 220 000 en 2004 à 150 000 en 2008. Dans le même temps, une utilisation dynamique des « autorisations spéciales » a permis de régulariser près de 50 000 personnes en cinq ans.
En 2006, le ministère de la Justice a publié des directives recommandant que ce statut soit activement accordé aux personnes mariées à des citoyens japonais ou à des résidents permanents au Japon, ou encore aux familles avec enfants présentes au Japon de longue date. Mais ces dernières années, ces directives ne sont plus toujours respectées. Il arrive que de décisions d’expulsion soient prises vis-à-vis de personnes qui auraient précédemment obtenu une « autorisation spéciale ». De plus, depuis 2015 avec à l’horizon les Jeux olympiques de Tokyo en 2020, le contrôle des personnes séjournant en « libération conditionnelle », à qui était accordé de fait la possibilité de travailler, s’est renforcé, et un nombre croissant d’entre elles se sont vues placées en centre de rétention parce qu’on a « découvert » qu’elles travaillaient.
La société japonaise est responsable de la situation
Suzuki Eriko souligne aussi que parmi ceux qui refusent une décision d’expulsion figurent des étrangers séjournant légalement au Japon mais qui ont perdu leur titre de séjour, en raison d’insuffisance de la législation japonaise en matière d’immigration.
« C’est le cas par exemple de stagiaires TITP qui, ne supportant l’exploitation à laquelle ils étaient soumis, se sont échappés et sont restés au-delà de la durée de validité de leur visa. Il me semble que ces personnes sont moins responsables de leur situation que le système qui les a accueillis en tolérant des conditions de travail inférieures. »
Les enfants des personnes d’ascendance japonaise sont aussi en situation difficile parce que rien n’a été mis en place pour les accueillir comme il le fallait.
« Ce n’est que récemment que les écoles et les collectivités locales ont commencé à offrir aux enfants d’étrangers un soutien pour les aider dans l’apprentissage et l’acquisition de la langue japonaise. Dans les années 1990, elles ne fournissaient pas un environnement contribuant à intégrer ces enfants qui parlaient chez eux une autre langue et vivaient dans une autre culture. Parmi ces jeunes qui ont grandi en subissant du harcèlement scolaire et en étant privés de l’occasion de bénéficier d’une éducation, certains se sont laissés entraîner dans la délinquance, en partie parce qu’ils cherchaient à trouver leur place dans la société japonaise. S’ils sont condamnés à de la prison, ils font l’objet de décision d’expulsion une fois leur peine accomplie. Des jeunes ont été expulsés de cette façon, alors qu’ils avaient passé la plus grande partie de leur vie au Japon. »
Depuis la réforme de la Loi sur l’immigration d’avril 2019, le Japon a commencé à accepter des travailleurs non qualifiés. Mais à l’heure actuelle, rien n’est encore clair concernant ce qui sera fait pour les aider à s’intégrer, et cela inclut l’enseignement du japonais comme langue étrangère. On ne sait pas non plus si le statut TITP sera amélioré et fusionnera avec le nouveau statut de compétences spécifiées. À l’heure actuelle, on reconnaît aux personnes qui l’ont et qui ont été licenciées ou contraintes au chômage en raison de la crise sanitaire le droit de changer de métier et de prolonger leur durée de séjour. (Voir notre article : Le traitement des travailleurs étrangers au Japon pendant et après l’épidémie de coronavirus)
Mais les personnes se trouvant dans une situation provisoire et instable parce qu’elles sont en centre de rétention ou n’ont pour tout titre de séjour qu’une « libération conditionnelle », et qui ne peuvent envisager un retour dans leur pays pour des raisons particulières, sont aujourd’hui confrontées à une situation encore plus délicate. En effet, les personnes qui les aidaient jusque-là sont eux-mêmes affectées par la crise sanitaire, et ont par conséquent moins les moyens de soutien sont devenus bien plus compliqués qu’avant la pandémie.
« Beaucoup de Japonais considèrent ces difficultés rencontrées par ces étrangers qui n’ont pas le droit de séjourner légalement au Japon comme un problème qui ne les regarde pas. Mais je voudrais que mes compatriotes s’y intéressent plus, parce qu’il s’agit d’êtres humains qui vivent au sein de leur société. Et parce que la société japonaise, qui a utilisé ces étrangers comme une main-d'œuvre jetable, sans les reconnaître comme réfugiés risquant d’être persécutés dans leur pays, est responsable du problème. »
(Texte et interview de Suzuki Eriko par Itakura Kimie, de Nippon.com. Photo de titre : le 9 septembre 2015 des demandeurs d’asile manifestent à Tokyo pour demander le droit de rester au Japon Reuters)