Si le Japon a volontiers ouvert ses frontières aux délégations olympiques étrangères, le territoire reste inaccesible pour les étudiants étrangers, et ce, quel que soit leur pays d’origine ou leur statut vaccinal. Dans cet article, ils partagent leur sentiment de frustration, d’injustice et de trahison. Et en attendant, le gouvernement japonais reste vague.

25 000 : c’est le nombre d’étudiants qui se sont vu refuser l’entrée sur le sol nippon jusqu’à maintenant en raison des mesures de lutte contre le coronavirus, en vigueur aux frontières de l’Archipel. Pour beaucoup, cette politique est injuste et ne repose sur aucun fondement scientifique. D’un autre côté, les autorités japonaises continuent de délivrer des certificats d’éligibilité et d’accepter les demandes de visa d’étudiant, sans préciser quand, ou même si ces étudiants pourront entrer dans le pays.

Ces atermoiements du gouvernement japonais font de plus en plus l’objet de critiques. Certains étudiants internationaux n’hésitent pas à exprimer leur ras-le-bol sur les réseaux sociaux, exigeant des réponses de la part du gouvernement japonais.

Un sentiment d’injustice

Le 24 juin dernier, la comédienne Mitsuura Yasuko a annoncé qu’elle se rendrait bientôt au Canada pour étudier. Il n’en fallait pas plus pour attiser les tensions et ouvrir la boîte de Pandore des critiques. Actuellement, le Japon est le seul membre du G7 qui ferme ses frontières à la grande majorité des étudiants internationaux.

« Des destinations prisées telles que les États-Unis ou encore la Grande-Bretagne autorisent l’entrée de la plupart des ressortissants étrangers en règle. Les deux seules conditions sont que leur test de dépistage au coronavirus doit être négatif et qu’ils doivent observer une période de quarantaine si on le leur demande », déplore une responsable d’une importante agence japonaise d’études à l’étranger. « Les universités américaines ont repris les cours en présentiel et un grand nombre d’entre elles accueillent les étudiants pour un test ou un vaccin sans rendez-vous, 24 heures sur 24. »

Actuellement, les mesures prises par le gouvernement japonais interdisent l’entrée dans le pays à tout ressortissant ne résidant pas dans l’Archipel, quel que soit son pays d’origine ou son statut vaccinal, sauf en cas de « circonstances particulières ». Cette interdiction s’applique aux étudiants, mais pas aux délégations étrangères olympiques (avec les athlètes, leur entourage et les journalistes). Pire encore, elles sont exemptées des exigences de quarantaine et d’auto-isolement imposées aux ressortissants japonais et aux résidents permanents lors de leur retour au Japon depuis un pays étranger. Pour bon nombre, tout cela est injuste.

Qu’ils soient étudiants de première ou deuxième année, ils avaient depuis longtemps préparé leur séjour au Japon. Ils se réjouissaient de pouvoir parfaire leurs compétences linguistiques et de poursuivre leurs études dans l’Archipel, une expérience qui leur aurait beaucoup apporté dans la réalisation de leurs objectifs professionnels. Beaucoup d’entre eux y voyaient un moyen d’intégrer une grande entreprise japonaise. Ces étudiants, ce sont précisément eux, des personnes hautement qualifiées que le gouvernement japonais espère tant attirer, ou du moins prétend le vouloir.

Aujourd’hui, lassés de cette situation d’inertie, certains envisagent d’abandonner leur projet de séjour au Japon et de se tourner vers d’autres pays.

« Vivre en stand-by », ou une attente sans fin

Tout ressortissant étranger souhaitant étudier au Japon doit d’abord obtenir un certificat d’éligibilité auprès du ministère de la Justice. En général, cette démarche administrative est prise en charge par une école de langue japonaise ou un autre établissement d’enseignement qui gère le dossier de l’étudiant. Son certificat d’éligibilité en poche, l’étudiant se rend à l’ambassade ou au consulat japonais local, où il peut demander cette fois-ci un visa étudiant. En fait, l’obtention d’un certificat d’éligibilité signifie généralement que l’étudiant peut d’ores et déjà commencer à se préparer pour son séjour et engager des démarches pour le transport ou encore pour le logement.

Selon les chiffres établis par un groupe de six associations représentant des institutions et des programmes de langue japonaise, où s’inscrivent une grande majorité des étudiants internationaux, pas moins de 25 000 étudiants qui avaient choisi le Japon pour poursuivre leurs études ont été pris au dépourvu par l’interdiction décidée par le gouvernement japonais (brièvement levée d’octobre à décembre de l’année dernière). 25 000 étudiants qui avaient pourtant travaillé dur, économisé, pour certains plusieurs années, pour enfin réaliser leur rêve. Certains, après avoir obtenu leur certificat d’éligibilité, ou d’autres, leur visa, ont quitté leur emploi et/ou leur appartement. Ce sont ces mêmes personnes qui ont tout délaissé, qui attendent maintenant, ne sachant que faire. D’autres ont perdu leurs bourses d’études, ou espoir et patience, et ont tout simplement renoncé à leur séjour dans l’Archipel.

Maria Alejandra est d’origine colombienne, étudiante en première année de droit. Elle, et beaucoup d’autres dans la même situation, partage son histoire lors d’entretiens en ligne publié sur le site internet Education is Not Tourism. Maria a également ouvert une page Facebook : « Seeking entry in Japan ». Elle s’y adresse aux étudiants et aux travailleurs qui tentent d’entrer dans le pays.

C’est au Canada, lors d’un échange entre étudiants, que Maria a commencé à s’intéresser au Japon. Ayant été témoin de la violence et du chaos social dans son pays lorsqu’elle était enfant, elle a été fascinée par le taux de criminalité extrêmement bas au Japon, et par le renoncement du pays à la guerre, comme stipulé dans la Constitution. Sa curiosité piquée au vif, elle décida d’en apprendre davantage sur le système juridique et la culture japonaise. Pour elle, les choses commencent en octobre 2019, lorsqu’elle est acceptée en tant qu’étudiante en échange dans une école supérieure japonaise. Et tout s’enchaîne. En février 2020, elle obtient son certificat d’éligibilité. Elle réserve son billet d’avion, verse un acompte pour son logement. C’est alors que la pandémie fait voler en éclats tous ses projets. Vols des compagnies aériennes annulés et, peu après, le coup de grâce : les frontières japonaises fermées.

Près de deux ans ont passé depuis sa première demande d’études au Japon. Maria n’a aucune idée de quand, ou de si, son projet se réalisera. Elle observe les anciens étudiants de sa promotion poursuivre, eux, leur carrière. Et Maria se sent abandonnée. Pourtant, elle est convaincue qu’elle peut apporter de réelles choses non seulement à son propre pays, mais aussi au Japon. Mais elle a maintenant 24 ans… jusqu’à quand pourra-t-elle laisser sa vie en suspens ?

Maria Alejandra, étudiante d’origine colombienne, partage son histoire sur internet.
Maria Alejandra, étudiante d’origine colombienne, partage son histoire sur internet.

Des histoires comme celle de Maria, il y en a d’autres. Il y a aussi celle de Iku Tree (photo de titre). Cette illustratrice belge attend elle aussi depuis plus d’un an de pouvoir réaliser son rêve : étudier au Japon. Fan de mangas et d’animes japonais, Iku Tree a décidé d’étudier le japonais et de découvrir la culture par elle-même. Pour réaliser ce rêve, elle a économisé de l’argent et s’est inscrite dans une école de langue japonaise à Tokyo. Elle a obtenu un certificat d’éligibilité et réservé un billet d’avion pour la fin du mois de mars 2020. Avant son départ, elle a versé une caution pour le logement, vendu tous ses meubles et entreposé la plupart de ses autres biens dans un garde-meuble. Seulement, avec la pandémie de coronavirus, son vol a été annulé et les frontières fermées. Iku Tree s’est retrouvée bloquée à Bruxelles dans un appartement vide. « Je n’avais même pas une cuillère pour manger » se souvient-elle.

Mais le plus dur dans tout ça, c’est de « vivre en stand-by », des mois durant, sans un mot, sans aucune information du gouvernement japonais. « Comment vivre sa vie sans savoir où on sera dans un mois ? » dit-elle. « Cela vous coupe tous vos repères… Vous êtes coincé. » Derrière cette attente aussi, la crainte que sa carrière ne stagne, alors qu’elle attend que la vie reprenne. Toutefois, cette situation n’a pas changé l’amour qu’elle voue pour le Japon et son envie de rencontrer ses nouveaux amis et de respirer, enfin, l’air nippon.