Supporter le décalage horaire à cause des cours en ligne
Maria et Iku ont toutes deux commencé à prendre à distance les cours proposés par leurs écoles japonaises. Faute de mieux. Parce que des cours en ligne ne remplacent pas la vie et les études dans un pays étranger. Ajoutez à ça un détail important : le décalage horaire. Il peut poser de sérieux problèmes surtout pour les étudiants vivant sur le continent américain. Maria avait des cours de 21 h à 23 h, heure locale, puis de 2 h 30 à 4 h du matin. Elle devait ensuite se lever à 6 h du matin pour se préparer et aller travailler. Le poids physique et la charge mentale de cette routine était telle que Maria a dû pendant un temps arrêter de prendre ces cours.
Vaccination, tests répétés, quarantaine, toutes ces précautions rigoureuses, Maria et Iku, tout comme d’autres étudiants, les comprennent et les acceptent pleinement, et sont prêtes à se plier à toutes les mesures possibles, avant et après leur arrivée au Japon. Toutefois, nombreux sont ceux qui se posent la question du bien-fondé scientifique d’une interdiction générale d’entrer sur le territoire pour les étudiants alors même que des milliers d’athlètes, d’entraîneurs et de journalistes affluent vers l’Archipel pour les Jeux olympiques. « Autoriser l’immigration légale, même en période de pandémie mondiale, c’est possible si des méthodes de contrôle appropriées sont mises en place. »
Témoignages d’étudiants étrangers
Yamamoto Hiroko, fondatrice et présidente de l’école de langue japonaise KAI à Tokyo, s’est fait le porte-voix de ces étudiants. Créée en 1987, son école de langue japonaise, à l’instar de nombreux établissements, a lourdement pâti de cette interdiction d’entrée sur le territoire.
« Avant la pandémie, nous avions environ 210 étudiants » explique-t-elle. « Maintenant, nous n’en avons plus que 120 environ, dont 20 qui étudient à distance depuis chez eux, à l’étranger. » Une soixantaine d’autres étudiants, dont de nombreux ingénieurs, enseignants et chercheurs, se sont inscrits pour le trimestre qui débutera en octobre 2021. Ils ont reçu leur certificat d’éligibilité et leur visa mais ne savent toujours pas s’ils pourront assister aux cours en présentiel.
Recueillis sous la forme d’un questionnaire distribué par Yamamoto Hiroko et d’autres professeurs de japonais, les témoignages des étudiants ci-dessous permettent de comprendre l’impact de cette situation.
(25 ans, Espagne) « Cela faisait des années que je me préparais à cette grande aventure, qui devait être la mienne, et ça me crève le cœur de me voir comme ça, jour après jour, vivre en stand-by, sans même savoir si je pourrai un jour enter au Japon. »
(22 ans, Inde) « S’il y a davantage de retard pour les étudiants en raison des visas, je perdrai le bénéfice de ma bourse, et avec, ma chance de venir au Japon et d’y étudier. Ma bourse actuelle couvre le séjour, les frais de scolarité et mes dépenses. Sans elle, je ne pourrai pas venir au Japon. »
(20 ans, Angleterre) « Mon université ne permet qu’aux étudiants de troisième année d’aller étudier à l’étranger. Si je rate cette chance, je ne pourrai plus la retenter. Et ce, malgré toutes ces heures que j’ai passées à étudier le japonais en autodidacte. Quand je pense à toutes ces années que j’ai passées pour ça, peut-être pour rien, j’en ai les larmes aux yeux. »
(29 ans, États-Unis) « Si l’entrée des étudiants étrangers au Japon est davantage retardée, je serai catastrophé. La seule raison pour laquelle les athlètes sont autorisés à venir au Japon est que Tokyo accueille les Jeux olympiques. Si c’étaient une autre ville qui accueillait les JO, c’est là que les sportifs iraient. Les étudiants étrangers choisissent de venir au Japon parce qu’ils aiment et respectent sa culture, c’est complétement différent. »
(21 ans, Canada) « Davantage de retard aura automatiquement des conséquences sur mes études de langues. Cela voudra dire que je devrai suivre des cours en ligne le soir tout en travaillant toute la journée. Ma vie ne fera que continuer à être en stand-by. »
Un sentiment de trahison du gouvernement japonais ?
Mais cette incapacité du gouvernement japonais à mettre en place des solutions raisonnables ou même à définir des conditions et des directives pour les étudiants qui souhaitent venir au Japon risque d’être néfaste non seulement pour ces étudiants, mais également pour la réputation du pays tout entier à l’échelle internationale.
Après tout, c’est le gouvernement qui a encouragé les étudiants étrangers à venir au Japon, en se fixant pour objectif de faire passer leur nombre de 120 000 à 300 000 entre 2008 et 2020. Entités publiques comme privées ont fait la promotion du Japon, présentant le pays comme destination idéale pour partir étudier à l’étranger. Les écoles de langue japonaise se sont multipliées dans l’objectif de les accueillir. C’est ce même gouvernement japonais qui a accordé des subventions aux universités du pays pour les recruter, les accepter et les loger, et d’année en année, en nombre toujours plus important. Ces efforts ont trouvé échos auprès des étudiants étrangers, permettant d’atteindre la barre des 300 000 plus tôt que prévu. Mais après le début de la pandémie, c’est une tout autre histoire. Le gouvernement a bien vite oublié les étudiants étrangers qu’il avait pourtant lui-même, à grand renfort de communication, tant voulu attirer.
« Un grand nombre d’entre eux ont économisé et étudié des années durant pour préparer leur séjour au Japon » explique Yamamoto Hiroko. « Certains d’entre eux ont tout abandonné dans leur pays, pour au final se voir refuser leur entrée au Japon. Mais leur envie d’apprendre, elle, est intacte. Le dynamisme et la motivation des étudiants qui suivent nos cours en ligne m’impressionnent. Ils ont beaucoup à apporter au Japon, et nous nous devons d’être honnêtes avec eux. »
Avec la tenue des JO, qui n’a pas entendu parler des conséquences que peut avoir un an de retard sur la carrière d’un athlète olympique ? Il en va de même pour les étudiants étrangers : une année de leur vie n’a pas moins de valeur. Le temps est venu pour le gouvernement japonais de donner des réponses à ces étudiants.
(Photo de titre : une jeune illustratice belge, Iku Tree, vivant dans l’attente d’une levée par le gouvernement japonais des interdictions de voyager sur l’Archipel. Toutes les photos sont de l’auteur.)

