Réflechir au sens de la vie
—Your name possède un caractère de divertissement beaucoup plus affirmé. Dans quelle mesure contexte de la production a-t-il influencé cette direction ?
SHINKAI Mon premier film, Hoshi no koe, était entièrement auto-produit. Pour mes films suivants, j’ai travaillé dans un studio avec un staff de plusieurs personnes. Mais avec Your name, c'était un autre niveau, quantité de gens connus ont été impliqués. Par exemple, c'était la première fois que je travaillais en collaboration avec des artistes aussi populaires que Radwimps (qui ont créé la chanson principale et toute la bande son originale du film).
Pour l'équipe des animateurs aussi, j’ai eu le grand luxe. Si vous êtes tant soit peu amateur d’animation japonaise, quand vous voyez les noms au générique, vous flashez totalement. Tanaka Masayoshi, le responsable de la conception visuelle des personnages, est très demandé dans les productions d’animés pour la télé ; Ando Masashi, le directeur de l’animation est un senior du métier, il a été en charge de Princesse Mononoke et Le Voyage de Chihiro pour le studio Ghibli. Et tant d’autres professionnels avec des carrières impressionnantes.
—S’il y a une constante dans tous vos films, c’est l’expression d’une émotion douloureuse et d’une distance insurmontable entre les êtres, et en même temps la sensation d’un infini cosmique.
SHINKAI Les relations entre individus, la communauté de sentiments, c’étaient les thèmes essentiels de mon adolescence. Pourquoi j’aime quelqu’un ? Pourquoi la personne que j’aime ne m’aime pas ? Ce genre de questions évidentes était pour moi un grand mystère, comme le mystère de l’univers.
Aujourd’hui encore, même si je suis devenu adulte, marié, que j’ai un enfant, quand je me laisse aller, je retrouve encore en moi le même sentiment de mystère que dans mon adolescence. L'écart qui existe entre les sentiments des individus, le sentiment d’un décalage, et je me dis que je continuerai de traiter ce thème d’une façon ou d’une autre dans l’avenir.
Autre chose à laquelle je réfléchissais beaucoup lorsque j'étais adolescent, c'était le sens de ma vie, pourquoi étais-je né, et de trouver le rôle que j’avais à remplir et que moi seul pouvais accomplir. Je rêvais que ma vie ne soit pas de pur néant, et, ne serait-ce que pendant un instant, j’aurais voulu sentir que ma vie était connectée avec quelque chose de géant. Je ne suis pas croyant d’une religion particulière, mais je crois en quelque chose qui me semble proche de l’idée de Dieu, peut-être. C’est la raison pour laquelle j’ai envie d'écrire ces choses, les liens entre la petite échelle des sentiments individuels et la grande échelle des étoiles et de l’univers.
—Vous écrivez également des romans, développerez-vous cette activité dans l’avenir ?
SHINKAI Pour l’instant, j’ai surtout publié des novélisations de mes films, et je n’ai jamais pensé que j’avais une valeur en tant que telle comme romancier. S’il y a des gens qui lisent mes romans, c’est parce qu’ils me connaissent comme réalisateur de films d’animation. Mais j’adore écrire et lire des romans. À vrai dire, je passe plus de temps à lire des livres qu'à regarder des films ou des anime. Un jour, j’ai envie d'écrire un roman pour lui-même. Mais en même temps, j’ai quand même énormément envie de créer quelque chose là où le public m’attend. Et dans l’immédiat, j’ai tout de même l’impression que je suis plutôt attendu dans le domaine de l’animation.
(Interview de Itakura Kimie, de Nippon.com, paru le 5 décembre 2016 et mis à jour le 9 juin 2020. Photos : Nippon.com.)

